vendredi 15 août 2014

La guerre et l’orientation socialiste (1914)

Texte adopté par le Parti socialiste de Grande-Bretagne le 25 août 1914, traduit en français par Critique sociale:

« Attendu que les capitalistes d’Europe s’affrontent à propos du contrôle des routes commerciales et des marchés mondiaux, et s’efforcent d’exploiter l’ignorance politique et les passions aveugles de la classe travailleuse de leurs pays respectifs afin de faire prendre les armes aux dits travailleurs, alors qu’il ne s’agit que des affaires de leurs maîtres ;
Attendu que, en outre, les pseudo-socialistes et « dirigeants » travaillistes de ce pays, de même que leurs semblables du continent, ont de nouveau trahi l’orientation de classe des travailleurs2, que ce soit par leur ignorance de cette position, par leur lâcheté ou pire, et qu’ils apportent leur soutien à la classe dirigeante dans l’utilisation de cette querelle de brigands afin de troubler l’esprit des travailleurs et de détourner leur attention de la lutte de classe ;
Le Parti socialiste de Grande-Bretagne réaffirme l’orientation socialiste, qui est la suivante :
La société actuelle est basée sur la propriété des moyens d’existence par la classe capitaliste ou classe dirigeante, et par conséquent sur l’esclavage de la classe travailleuse, dont le travail est seul à produire de la richesse.
Dans cette société, par conséquent, il y a des intérêts antagonistes qui se manifestent sous la forme d’une guerre de classes, entre ceux qui possèdent mais ne produisent pas et ceux qui produisent mais ne possèdent pas.
L’appareil gouvernemental, incluant les forces armées de la nation, n’existe que pour maintenir le monopole de la classe capitaliste sur les richesses volées aux travailleurs.
Ces forces armées, par conséquent, ne sont mises en mouvement que dans l’intérêt de la classe qui les contrôle – la classe dirigeante –, et puisque l’intérêt des travailleurs n’est pas dans la lutte pour des marchés où leurs maîtres disposent de la richesse qu’ils ont volé aux travailleurs, mais dans la lutte pour mettre fin à ce système dans lequel ils sont volés, ils ne sont pas concernés par l’actuelle guerre européenne, qui est déjà connue comme la guerre du commerce (« the business war »), puisque c’est l’intérêt de leurs maîtres qui est en jeu, et non le leur.
Le Parti socialiste de Grande-Bretagne s’engage à ce que cet enjeu reste clair, en mettant l’accent sur la lutte des classes, et tout en exprimant son horreur de cette manifestation de la nature cruelle, sordide et mercenaire de la classe capitaliste internationale, et tout en déclarant que rien n’est en jeu qui justifierait que soit versée une seule goutte de sang des travailleurs, proteste catégoriquement contre ce massacre brutal et sanglant subi par nos frères de ce pays et des autres, qui sont utilisés comme chair à canon au front pendant que la souffrance et la faim sont le lot de leurs camarades à l’arrière.
N’ayant nulle querelle avec la classe travailleuse d’aucun pays, nous étendons à nos camarades travailleurs de tous les pays l’expression de notre bonne volonté et de notre fraternité socialiste, et nous nous engageons à travailler au renversement du capitalisme et au triomphe du socialisme.
Le monde aux travailleurs ! »

samedi 3 mai 2014

Lénine, théoricien du nationalisme

Traduction d’un article publié dans le Socialist standard en mai 1998.
La notion de Lénine: « l’impérialisme est le stade suprême du capitalisme », suppose qu’une nation en exploite une autre, et que cela nécessite donc un mouvement de « libération nationale » pour la nation, qui conduit la classe ouvrière de deux pays différents à s’égorger. Mais la classe ouvrière n’a pas de nation, elle n’a qu’un monde à gagner.
Nous savons qu’historiquement, à moins qu’une classe particulière monopolise les moyens de production et de distribution et force le reste de la population à vendre sa force de travail, il n’est pas de production capitaliste possible. La propriété privée est monopole. Couplée avec la division du travail, elle est la base de la production des produits de base avec l’échange , l’argent , le marché , etc.
Mais le monopole pour Lénine n’était pas le monopole de classe, mais la simple concentration et centralisation du capital. Selon Marx, l’existence même de la société capitaliste implique à la fois le monopole ( en ce sens ) et la concurrence, ce qui annule la supposition de Lénine pour qui ce monopole est seulement une fonction de " l’impérialisme " :
« Dans la vie économique de l’époque actuelle, vous trouverez non seulement la concurrence et le monopole mais aussi leur synthèse, qui n’est pas une formule mais un mouvement. Le monopole produit la concurrence, la concurrence produit le monopole » (Lettre à Annekov , 28 décembre 1846).
La nature même du capital reste toujours la même – production pour le profit, part impayée de la force de travail. La caractéristique de la production capitaliste , c’est qu’elle est basé sur le travail salarié. Les salaires supposent le capital et vice versa. Ici aussi, Lénine ne comprend pas pourquoi différents niveaux de salaires existent dans différents pays. Selon lui, les salaires sont plus élevés dans les pays impérialistes parce que les capitalistes y soudoient leurs travailleurs sur les superprofits qu’ils tirent de l’exploitation des pays dominés.
Marx avait une tout autre explication des raisons pour lesquelles les salaires sont plus élevés dans ces pays. La productivité et le taux d’exploitation (ratio payé pour le travail non rémunéré ) y étaient plus élevés:
« Plus un pays est productif par rapport à un autre sur le marché mondial, et plus les salaires comparés aux autres pays y seront élevés. Ce n’est pas seulement le salaire nominal, mais aussi le salaire réel, qui est en Angleterre plus élevé que sur le continent. L’ouvrier mange davantage de viande, satisfait davantage ses besoins. Mais cela ne vaut pas pour l’ouvrier agricole, seulement pour l’ouvrier de manufacture. Mais il n’est pas plus élevé en proportion de la productivité des ouvriers anglais [que les salaires versés dans d'autres pays] » ( Théories sur la  plus-value) .
Une baisse du taux de salaire ne rend pas un pays capitaliste inférieur à un autre :
« Les divers États des divers pays civilisés, nonobstant la multiple diversité de leurs formes, ont tous ceci de commun qu’ils reposent sur le terrain de la société bourgeoise moderne, plus ou moins développée au point de vue capitaliste. ( Critique du programme de Gotha , 1875) .
Pour être capitaliste , un pays ne doit pas être comme industriellement et commercialement développé comme les États-Unis, la Grande-Bretagne ou l’Allemagne. Il n’est pas nécessaire que chaque district de chaque pays capitaliste soit aussi développé que la Ruhr en Allemagne ou Sheffield et Birmingham en Angleterre. La condition de base est que le système de production du pays soit sur une base capitaliste, c’est à dire se fonde sur les employeurs et les employés. Un pays peut être fortement industrialisé ou avec une agriculture développée, principalement fournisseur de matières premières pour l’industrie ou autre. Cela se produit en raison de la division du travail entre les différents pays capitalistes . Donc, une «nation» ne peut pas exploiter une autre «nation». Les travailleurs, partout dans le monde, sont exploitées par la classe capitaliste mondiale.
L’absurdité de la théorie de Lénine peut être prouvée par un exemple vivant de la vie d’un travailleur de notre sous-continent indien. Supposons qu’il ait 70 ans et soit maintenant un citoyen du Bangladesh. Il était un sujet du Pakistan et avant cela de l’Empire britannique. Selon la théorie de Lénine, il a été dominé par les « impérialistes britanniques » jusqu’en 1947 , puis par les « impérialistes » pakistanais jusqu’à 1972. Maintenant par qui ? Pourtant, tout au long de ces années, il est resté un esclave du salariat, non libre , mais ses maîtres et la nationalité ont changé. C’est le ridicule de la théorie de Lénine.
La théorie de l’impérialisme de Lénine ne saisit pas la nature mondiale de la société capitaliste en opposant la classe ouvrière des pays sous-développés à celle des pays développés. Elle conduit à défendre l’intérêt national sur les intérêts de classe, ce qui est préjudiciable à l’intérêt de la classe ouvrière mondiale et leur émancipation.
Il est maintenant clair que le capitalisme est un phénomène universel et cosmopolite, donc la classe ouvrière aussi. La classe ouvrière ne peut pas s’émanciper au niveau national.
Marx , dans son adresse inaugurale de l’Association internationale des travailleurs en 1864, a dénoncé « une politique étrangère, qui poursuit des desseins criminels, met en jeu les préjugés nationaux et fait couler dans des guerres de piraterie le sang et dilapide le bien du peuple ». Mais c’est précisément ce que Lénine et ses héritiers ont pratiqué en URSS, Europe de l’Est, Chine, Cuba, etc. à partir de 1917. De nombreux traités, guerres et proclamations des États dits socialistes en témoignent.
Que « l’émancipation du travail, n’étant un problème ni local ni national, mais social, embrasse tous les pays dans lesquels existe la société moderne et nécessite, pour sa solution, le concours théorique et pratique des pays les plus avancés » ( Statuts de l’ AIT ) devrait être le principe directeur de la classe ouvrière mondiale.
Asok KUMAR CHAKRABARTI


samedi 29 mars 2014

dimanche 2 février 2014

Le trotskysme répudié

CLR James est surtout connu pour son livre sur la révolte des esclaves en Haïti lors de la Révolution française, Les Jacobins noirs, et pour ses écrits sur le cricket, mais il fut aussi un dirigeant trotskyste.

A l’origine document interne distribué en 1950 au sein de la soi-disant « Quatrième Internationale » que Trotsky et une poignée de ses partisans avaient mis en place en 1938, State Capitalism and World Revolution [Capitalisme d'Etat et révolution mondiale] était une contribution à un débat sur son orientation politique, et est ici réédité. La majorité « orthodoxe » voulait s’en tenir à l’avis de Trotsky selon lequel la Russie était encore un « Etat ouvrier » en raison de la propriété étatique et de l’économie planifiée qui y existait, estimant que cela valait mieux que le capitalisme et méritait le soutien de la classe travailleuse.

James a montré que la propriété étatique et une économie planifiée ce n’était pas le socialisme et qu’il était absurde de décrire un Etat comme appartenant aux travailleurs quand ceux-ci y sont opprimés et exploités. Il est allé plus loin et a fait valoir que ce type de capitalisme d’Etat était l’avenir du capitalisme et qu’en le soutenant les trotskystes orthodoxes soutenaient le capitalisme. C’était vrai alors et ça l’est encore aujourd’hui.

James avait tort à propos du capitalisme d’Etat comme prochain stade du capitalisme (mais dans les années 1940, il n’était pas le seul à faire cette erreur) comme dans sa persistance à regarder le coup d’Etat bolchevique comme une « révolution prolétarienne ». Dans la préface de la réédition de 1956, il expliquait cependant :

« Les conclusions politiques de cette analyse économique peuvent se résumer dans son rejet total de la théorie et de la pratique léninistes du parti d’avant-garde pour notre époque. »

State Capitalism and World Revolution est en fait une répudiation totale du trotskysme et mérite d’être lu pour cela.

State Capitalism and World Revolution. By CLR James. PM Press. 2013. Note de lecture parue dans le Socialist Standard de février 2014.

Traduction: http://bataillesocialiste.wordpress.com/2014/02/02/la-repudiation-de-clr-james/

lundi 6 janvier 2014

2014 année de la xénophobie ?

Les perspectives pour 2014 ne sont pas bonnes. Le élections au Parlement européen en mai prochain risquent de devenir un festival de xénophobie où les principaux partis tenteront de surenchérir sur l’ UKIP (Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni, dans le même groupe parlementaire européen que Philippe de Villiers, note de la BS) en étant autant, sinon davantage, anti-étrangers qu’eux. En août ce seront les célébrations du début de la Première Guerre mondiale. Celles-ci risquent de devenir une célébration du nationalisme, avec d’éminents historiens qui expliquent déjà que c’était une guerre justifiée que l’Angleterre méritait de gagner.

Nous devrons donc cette année, en plus de nos activités habituelles, intensifier le discours socialiste contre le nationalisme et la guerre.

L’expression même "Etat-Nation" suppose que les Etats qui se partagent le monde sont l’expression politique de "nations" pré-existantes. En fait c’est l’inverse: c’est la "nation" qui est une création de l’Etat. Les Etats inculquent à leurs ressortissants qu’ils formeraient une communauté, avec des intérêts communs représentés par l’Etat. Les gens en viennent à se considérer, eux et les autres du même Etat, comme un "nous".

Les socialistes ne parlent pas de "nous" en lien avec les soi-disants "Etats-nations" où ils naissent ou vivent. Nous savons que dans chaque Etat il y a deux classes aux intérêts opposés: la classe de ceux qui possèdent et contrôlent les moyens de production et la grande majorité qui n’a que sa force physique et intellectuelle à vendre pour vivre et qui le fait pour un salaire.

Les guerres ne se font pas entre "nations" mais entre Etats, et les Etats représentent les intérêts de leur propre classe dominante. Les guerres naissent de conflits économiques entre Etats représentants ces classes dominantes, sur les sources de matières premières, les routes commerciales, les marchés, débouchés et zones stratégiques qui les protègent. La boucherie de la Première Guerre mondiale ne fait pas exception.

Le nationalisme est utilisé par les Etats pour obtenir un soutien à la guerre de sa "chair à canon". Mais il peut se révéler contre-productif s’il échappe au contrôle de l’Etat, comme cela risque d’arriver sur la question européenne. L’intérêt de la section dominante de la classe capitaliste britannique, c’est que la Grande-Bretagne reste dans l’union européenne afin d’avoir accès au "marché unique" européen, mais une grande partie de l’opinion publique y est opposée sur des bases nationalistes que l’UKIP exploite.

Tout au long de l’année, nous insisterons: les salariés dans un Etat ont les mêmes intérêts que leurs camarades des autres Etats. Nous sommes tous membres de la classe travailleuse mondiale et avons un intérêt commun à travailler ensemble à l’établissement d’un monde sans frontières où les ressources deviendront patrimoine commun de tous les peuples du monde et seront utilisées au bénéfice de tous.

Editorial du Socialist Standard de janvier, mensuel du Parti socialiste de Grande-Bretagne, traduit par Bataille Socialiste.

samedi 16 novembre 2013

Comment rendre l’argent superflu ?

Ce que n'est pas simplement l'abolition de toute forme de monnaie qu'on veut en laissant le reste du monde tel quel. Abolir l'argent en laissant la propriété privée en place amènerait le chaos. L'échange, c'est le transfert du droit de propriété sur quelque chose et le meilleur moyen pour le faire c'est via l'argent. D'ailleurs, c'est pourquoi l'argent a évolué. Ce que nous voulons c'est la disparation de toute forme de monnaie en la rendant pas nécessaire et on fait cela en abolissant la propriété privée, en faisant des ressources de la Terre le patrimoine commun de tous. Ce qui est produit fera également partie du patrimoine commun. Effectivement, dans une société où les ressources seront l’héritage commun de tous, les produits le seront également. Mais on ne vend pas ce qui appartient à soi. On le partage. On ne peut le vendre ou l'acheter, simplement le distribuer, le partager. Pour cela on n'a pas besoin d'un moyen d'échange qui finit simplement par disparaître. Ce n'est donc pas « l'abolition de l'argent ». C'est de faire les ressources de la planète le patrimoine commun de tous (l'abolition de la propriété privée sur la Terre est ses ressources naturelles et industrielles), ce qui rendrait l'argent superflu et inutile.

jeudi 17 octobre 2013

Travail libre ou emploi salarié ?

Dans le capitalisme, une immense quantité de travail humain et de ressources naturelles et matérielles est absorbée par des activités inutiles (ou, du moins, uniquement utiles dans le cadre de la société capitaliste) et nuisibles, telles que la banque, les assurances, la comptabilité, la publicité, le commerce, les activités liées à l’existence de l’argent (extraction et transformation des matières premières, fabrication du papier, impression des moyens de paiement, des tickets de toutes sortes, des devis et des factures, surveillance, comptabilité, transport, fabrication et entretien des machines et outils correspondants, etc.), l’industrie de l’armement, la construction des infrastructures militaires, judiciaires, carcérales, etc.

La suppression des activités industrielles et commerciales et des administrations inutiles, dangereuses ou gaspilleuses d’énergie permettra de réduire de manière considérable le nombre d’heures de travail nécessaires au bon fonctionnement de la société et d’alléger la charge du travail utile. Dans ces conditions, la pénibilité de certaines tâches s’en trouvera très réduite… sans oublier que, assurés de travailler, non plus pour un patron, mais dans leur propre intérêt, individuel et collectif, les membres de la société d'abondance ne considéreront plus le travail de la même manière car celui-ci perdra beaucoup de son caractère ingrat et rebutant.

Ainsi, les gens n’aiment pas le « travail » aujourd’hui parce que c’est essentiellement de l’« emploi », c’est-à-dire du travail effectué pour et dans l’intérêt de quelqu’un d’autre, l’employeur. Ce n’est donc pas un travail destiné à être intéressant ni gratifiant. Au contraire, l’employeur n’en a rien à faire s’il est répétitif, ennuyeux ou même, parfois, dangereux ; ce qui l’intéresse, c’est que le travail de son employé lui rapporte de l’argent.

De leur côté, ces mêmes travailleurs, qui sont rebutés à l’idée d’aller travailler pour un patron, sont prêts à passer du temps, à « travailler » dur parfois, pendant leur temps de loisirs, pour faire du jardinage ou le ménage, réparer leur voiture, aménager leur logement, bricoler, aider leurs enfants à faire leurs devoirs ou s’investir dans une association, c’est-à-dire à faire quelque chose qu’ils estiment utile, nécessaire, intéressant, gratifiant, épanouissant ou bénéfique.

Il en sera de même dans la société socialiste, où la relation exploiteur-exploité et le profit ayant disparu, les membres de la société auront la possibilité de travailler dans l’activité qui les intéresse le plus ou qui correspond le mieux à leurs capacités. Ce n’est donc pas le travail en tant que tel qui représente un problème, mais les conditions dans lesquelles s’effectue ce travail.

Dans une société socialiste l’activité productive prendra la forme d’une activité librement choisie, entreprise par les êtres humains en vue de produire les choses dont ils ont besoin pour vivre et apprécier la vie. Le travail productif nécessaire de la société ne sera pas effectué par une classe de salariés employés, mais par tous les membres, chacun coopérant selon ses capacités pour produire les choses nécessaires à la satisfaction des besoins individuels et communautaires. Le travail ne peut qu’être volontaire car il n’y aura pas de groupe ou d’organe social capables de forcer les gens au travail contre leur volonté.