lundi 28 décembre 2009

Que veut dire cette grève ?

Une traduction française de l’allocution prononcée par Daniel De Leon en 1898 « Que veut dire cette grève ? » se trouve maintenant sur le Net ici et ici. Il s’agit d’une exposition classique de l’attitude socialiste à l'égard des grèves économiques. Nous signalons que la note biographique concernant De Leon au premier site - qui le décrit comme « archétype du dirigeant socialiste réformiste du début du siècle, à l'image d'un Jaurès ou un Kautsky » - est erronée, voire ridicule. De Leon avait ses fautes mais il n’était pas « réformiste » et on ne peut le comparer à Jaurès, orateur parlementaire possibiliste et réformiste.

lundi 21 décembre 2009

Qu’est-ce que le socialisme ?

Pour nous, socialistes, le socialisme n’a rien à voir, ni avec les pays ni avec les gouvernements qui se prétendent (ou se prétendaient) socialistes. Un régime dans lequel le patron privé a été remplacé par l’État-patron n’est pas du socialisme, mais une forme particulière de capitalisme : le capitalisme d’État. Quant à la gestion supposée plus « humaine » du capitalisme, préconisée par des partis en Europe tels que le PS en France, le PSOE en Espagne ou le SPD en Allemagne, en quoi se différencie-t-elle de celle des gouvernements de droite ? Quels problèmes a-t-elle résolus ? Quelle « humanité » a-t-elle insufflé dans le capitalisme ?

Alors, qu’est-ce que le socialisme, vous direz-vous ? Bien évidemment, nous ne pouvons pas fournir un plan détaillé préétabli. Outre le fait que le socialisme dépend du stade d’avancement et de l’état de la planète dans lesquels le capitalisme nous laissera au moment de son établissement, un plan prêt-à-l’emploi serait contraire au caractère démocratique de la société future. En outre, les détails particuliers et les questions d’organisation seront élaborés, les problèmes rencontrés seront résolus et les mesures adéquates seront prises, au fur et à mesure des situations rencontrées.

Cependant, par comparaison avec le système actuel, quelques lignes générales peuvent être tracées :

1. Le capitalisme est un système de société mondial, basé sur l’appropriation, par une petite minorité de la population – la classe capitaliste –, des moyens de production des richesses de la société. Cette appropriation entraînant la gestion de ces moyens au seul profit de cette minorité possédante, il s’ensuit que, pour permettre leur administration démocratique (par la société toute entière) et l’organisation de la production dans l’intérêt général, le transfert de la propriété de ces moyens à la société est un impératif absolu. L’organisation et le fonctionnement du capitalisme et du socialisme étant mutuellement exclusifs et incompatibles, ces deux systèmes ne pourront cohabiter. Par conséquent, ce transfert de propriété devra s’effectuer à l’échelle mondiale. En outre, de nombreux problèmes, inhérents au système capitaliste (crises économiques, pauvreté, chômage, famine, problèmes écologiques, etc.), ayant un caractère global, leur seule solution – le socialisme – ne peut être que globale.

2. Le capitalisme est une société divisée en classes sociales opposées : d’un côté, ceux qui, possédant les moyens de production – la classe capitaliste –, s’approprient les richesses produites et n’ont pas besoin de travailler pour vivre ; de l’autre, ceux qui en sont exclus – la classe salariée – et doivent travailler pour les premiers afin de subvenir à leurs besoins. Le socialisme, lui, sera une société sans classes puisque les relations de production actuelles, qui découlent de la propriété privée des moyens d’existence de la société, auront disparu.

3. Dans le capitalisme, les biens et les services sont produits dans le seul but de générer un profit pour la minorité possédante. Dans le socialisme, ils seront produits en réponse aux besoins exprimés par la population. La disparition du système du profit signifiera, en même temps, la fin du chômage, de la pauvreté, de la pénurie de logements, de la faim dans le monde, des guerres, etc. qui en sont des conséquences directes.

4. Dans le capitalisme, l’accès aux biens et aux services nécessaires à notre vie quotidienne (nourriture, logement, transports, culture, loisirs, etc.) est limité par la quantité d’argent dont nous disposons. Dans le socialisme, l’accès aux richesses produites sera libre et gratuit puisque la suppression de la propriété privée entraînera l’élimination des opérations d’achat-vente, rendant l’argent inutile. En effet, les richesses produites étant devenues la propriété commune de l’humanité, comment et à qui allons-nous acheter des biens ou des services que nous possédons déjà ? De cette façon, l’accumulation de richesses matérielles par un individu, au détriment des autres, deviendra impossible.

5. Dans le capitalisme, chaque entreprise est gérée de manière autoritaire et égoïste, au seul profit de ses actionnaires/ propriétaires. Dans le socialisme, les moyens de production et les richesses naturelles étant la propriété collective de la société, les membres de celle-ci mettront en place une administration démocratique, tant sur les points de production qu’à travers les structures et les réseaux établis pour assurer l’articulation et la coordination entre les diverses unités de production et les centres de distribution. Débarrassée du carcan de la propriété privée, la société remplacera la démocratie politique limitée, que nous connaissons actuellement, par la démocratie sociale.

L’idée d’une société basée sur la propriété commune des moyens d’existence a une longue histoire. De fait, les premières sociétés humaines ignoraient la propriété privée ou la hiérarchisation de la société en groupes sociaux distincts. Si l’apparition de l’agriculture et de l’élevage, au néolithique, va entraîner l’appropriation des terres, rendue nécessaire par le caractère sédentaire de ces activités, le retour à la propriété sociale, condition nécessaire à la gestion des moyens de production par la société toute entière, dans l’intérêt de tous ses membres, est une revendication constante dans l’Histoire de l’humanité, même si elle n’apparaît jamais dans nos manuels d’histoire officielle. Et grâce au développement de la technologie moderne et des capacités productives, il est désormais possible d’établir une société organisée sur ces bases, pour partager non pas la pénurie mais l’abondance.

dimanche 13 décembre 2009

Le socialisme et le travail

Dans le capitalisme, une immense quantité de travail humain et de ressources naturelles et matérielles est absorbée par des activités inutiles (ou, du moins, uniquement utiles dans le cadre de la société capitaliste) et nuisibles, telles que la banque, les assurances, la comptabilité, la publicité, le commerce, les activités liées à l’existence de l’argent (extraction et transformation des matières premières, fabrication du papier, impression des moyens de paiement, des tickets de toutes sortes, des devis et des factures, surveillance, comptabilité, transport, fabrication et entretien des machines et outils correspondants, etc.), l’industrie de l’armement, la construction des infrastructures militaires, judiciaires, carcérales, etc.

La suppression des activités industrielles et commerciales et des administrations inutiles, dangereuses ou gaspilleuses d’énergie permettra de réduire de manière considérable le nombre d’heures de travail nécessaires au bon fonctionnement de la société et d’alléger la charge du travail utile. Dans ces conditions, la pénibilité de certaines tâches s’en trouvera très réduite… sans oublier que, assurés de travailler, non plus pour une classe parasite, mais dans leur propre intérêt, individuel et collectif, les membres de la société socialiste ne considéreront plus le travail de la même manière car celui-ci perdra beaucoup de son caractère ingrat et rebutant.

Ainsi, les gens n’aiment pas le « travail » aujourd’hui parce que c’est essentiellement de l’« emploi », c’est-à-dire du travail effectué pour et dans l’intérêt de quelqu’un d’autre, l’employeur. Ce n’est donc pas un travail destiné à être intéressant ni gratifiant. Au contraire, l’employeur n’en a rien à faire s’il est répétitif, ennuyeux ou même, parfois, dangereux ; ce qui l’intéresse, c’est que le travail de son employé lui rapporte de l’argent.

De leur côté, ces mêmes travailleurs, qui sont rebutés à l’idée d’aller travailler pour un patron, sont prêts à passer du temps, à « travailler » dur parfois, pendant leur temps de loisirs, pour faire du jardinage ou le ménage, réparer leur voiture, aménager leur logement, bricoler, aider leurs enfants à faire leurs devoirs ou s’investir dans une association, c’est-à-dire à faire quelque chose qu’ils estiment utile, nécessaire, intéressant, gratifiant, épanouissant ou bénéfique.

Il en sera de même dans la société socialiste, où la relation exploiteur-exploité et le profit ayant disparu, les membres de la société auront la possibilité de travailler dans l’activité qui les intéresse le plus ou qui correspond le mieux à leurs capacités. Ce n’est donc pas le travail en tant que tel qui représente un problème, mais les conditions dans lesquelles s’effectue ce travail. Le socialisme y remédiera.

Bien sûr, il serait stupide d’affirmer que le socialisme résoudra du jour au lendemain tous les problèmes de l’humanité. Mais le transfert à la communauté des ressources productives et la participation démocratique des membres de la société garantiront l’organisation et l’utilisation de ces ressources dans l’intérêt général et permettront de chercher des solutions aux problèmes comme celui de la pénibilité de certaines tâches.

dimanche 6 décembre 2009

Y a-t-il une alternative ?

Le capitalisme est construit sur la propriété privée de classe. Si vous abolissez la propriété vous devez abolir le capitalisme et tout ce qui en fait partie, le système entier du marché, l'argent, les banques, les assurances et le crédit ainsi que les dettes et le loyer, les hypothèques, les prêts et les salaires. Cela peut sembler signifier abolir la civilisation telle que nous la connaissons. Pas nécessairement. Puisque la plupart de ces choses ne vous donnent rien sauf de la fatigue et du stress, cela peut aussi signifier abolir la plupart de vos problèmes d'un coup.

Sans propriété il n'y aurait aucune hiérarchie, pas de chefs, pas de patrons, pas de dirigeants, pas d'élite gouvernementale, pas de ‘vous-faites-ce-que-je-vous-dis’, pas de citoyens de seconde classe.

Sans propriété, personne n'aurait de pouvoir sur personne. Cela pourrait sembler signifier la fin de la civilisation comme nous la connaissons.

Selon une autre perspective, cela pourrait signifier le début de la civilisation.

Sans propriété privée de classe, il n'y aurait pas d'argent pour les salaires, alors les gens devraient travailler gratuitement. Si vous n'étiez pas payé, vous pourriez choisir votre travail. Alors pourquoi les gens ne décideraient-ils pas de ne rien faire ? Et bien, comment se fait-il que vous ayez des passe-temps ? Personne ne vous paie. Les gens aiment faire des choses, surtout des choses utiles. Et souvenez-vous, sans patrons, le travail serait une tout autre expérience. Naturellement, vous ne voudriez pas pratiquer votre passe-temps soixante heures par semaine, mais quand vous considérez le nombre de métiers reliés à l’argent qui seraient supprimés avec l’abolition du capitalisme, il y aurait une impressionnante quantité de personnes qui n’auraient plus rien à faire. Si ceux-ci aident tous à faire le travail utile, peut-être qu'une société post-capitaliste pourrait ramener le travail nécessaire à une fraction de ce qu'il est aujourd'hui, peut-être 10 heures par semaine plutôt que 30, 40 ou même 50 heures.

Aussi, sans la propriété privée, il n'y aurait pas vraiment de raison de se battre. Les causes des guerres sont toujours les mêmes : la propriété, le commerce, l’acquisition de routes commerciales ou la protection de celles-ci. Ils peuvent prétendre qu'elles se font pour Dieu, la liberté ou quelque chose de ce genre, mais ce sont le fric qui financent les guerres et ce sont le fric qui en sont la cause. Et ce qui est profondément ironique, c'est que les guerres sont toujours combattues par les gens pauvres au nom des gens riches. Sans la propriété, les seuls combats que vous seriez susceptible de voir seraient lors des spectacles théâtraux à caractère historique. Oh, il y aurait des conflits, certainement. Mais de vrais combats ? Des guerres ? Nous ne voyons pas pourquoi il y en aurait.

lundi 30 novembre 2009

Le débat sur l'identité nationale [2]

La semaine dernière nous avons reproduit un chapitre du livre de Gustave Hervé Leur Patrie, en réponse au ministre de l’Identité nationale qui veut
Donner à tous les enfants de France l’occasion de chanter au moins une fois par an la Marseillaise.
Faire participer l’ensemble des forces vives de la Nation à la fête nationale du 14 juillet.
Accroître la place des symboles de la République (drapeau, Marianne) dans l’ensemble des édifices publics.
Quand Hervé lança une campagne anti-patriotique en France au début des années 1900 et recommanda à la SFIO (dont il était membre) et au congrès de 1907 de l’Internationale social-démocrate d’adopter une position anti-patriotique il fut dénoncé comme anarchiste et on lui a dit que les socialistes étaient patriotes. Pourtant il avait raison. C’est pourquoi nous reproduisons un autre chapitre de son livre et qui peut servir même aujourd’hui comme réplique à Eric Besson et aux autres qui veulent imposer le patriotisme, qui ne sert que les intérêts de la classe capitaliste, à la classe travailleuse.

Les mensonges patriotiques : les définitions classiques de la patrie

Demandez à un patriote français, anglais, allemand, italien, ce que c'est que la patrie ; écoutez-le débiter comme un perroquet les définitions de la patrie qu'il a apprises dans ses manuels scolaires : autant d'affirmations, autant de phrases creuses, vides de sens, ou mensongères.

— Qu'est-ce que la patrie, bon patriote ?
— C'est la terre où je suis né.
- Mais non perroquet ! Si tu es né à Landerneau, si tu y as grandi, si tu y as goûté tes premières joies, c‘est Landerneau ta patrie, d'après ta définition. Mais ce patriotisme de clocher, que tout le monde possède a des degrés divers, ce n'est pas ce qu'on appelle le patriotisme : l'amour du village natal s'explique nullement l'amour de la France entière, avec les villes ou les villages ou tu n'es pas né, ou tu n'as jamais mis le pied.auxquels ne t'attache par conséquent aucun souvenir d'enfance. Si Landerneau était annexé demain par les Allemands, Landerneau n'en serait pas moins ton pays natal, le pays auquel tous tes souvenirs de jeunesse resteraient attachés.

- La patrie, c'est la terre des ancêtres.
- Cela sonne bien ! terre des ancêtres l En se battant les flancs, avec de grands efforts d'imagination, on croit voir les générations d'aïeux couvrant de leur sueur et de leur sang le sol de la patrie. Mais ce qu'il en faut de l'imagination, de la sensibilité et de la vertu pour aimer des ancêtres dont la silhouette se perd dans la nuit des temps.
Voyons ! bon patriote ! Tu aimes ton père ? Moi aussi, j'aime le mien ; ton grand-père ? moi aussi ! ton arrière grand-père ? moi aussi ! si j'en ai entendu dire du bien, et on dit toujours du bien des morts, même quand de leur vivant ils ont été des êtres vils et méprisables, mais au fond, tes ancêtres, ceux que tu n'as pas connus, tu t’en moques, hein ? comme de ta première culotte ! Et moi aussi.
D'ailleurs, s'ils ont arrosé de leur sueur et de leur sang la terre de Landerneau, aime ce coin de terre, bon patriote, mais ils n'ont pas arrosé la France entière ; ne te crois donc pas obligé d'aimer les villes et les villages qu'ils n'ont jamais arrosés ni de leur sueur ni de leur sang.
Ah ! ils ont arrosé la terre natale de leur sueur et de leur sang, les ancêtres ; oui, ils en ont versé beaucoup pour leurs maîtres, les rois, les nobles et les prêtres ; ils auraient mieux fait de verser moins de sang pour agrandir les domaines de leurs maîtres ou leur faire des rentes, et d'en verser un peu plus pour améliorer leur propre condition et la nôtre, par suite, en tombant à bras raccourcis sur leurs rois, leurs seigneurs et leurs curés.
Il y en a qui se sont révoltés, c'est vrai, mais est-ce que nos ancêtres étaient parmi les Jacques, les Croquants et les Va-nu-pieds qui, à maintes reprises, se soulevèrent ou parmi les soldats du roi qui étouffèrent les insurrections dans le sang ? Étaient-ils parmi les révolutionnaires qui de 1789 a 1793 brulèrent les chartes et les châteaux ou étaient-ils parmi les chouans d'Anjou, de Bretagne, de Vendée, qui luttaient centre eux, ou parmi les royalistes du Midi qui voulurent livrer Lyon et qui livrèrent Toulon aux ennemis de la Révolution.

- La patrie, c'est le pays des gens de notre race.
- Mais, dans toutes les patries européennes, il y a plusieurs races différentes ; en Allemagne, il y a des Slaves et des Germains ; même en notre pays dont la population est une des plus homogènes, il y a plusieurs races : le Provençal, qui a beaucoup de sang latin dans les veines, est beaucoup plus près de l'ltalien, par la race, que du Français du Nord,le Français de l'Est a beaucoup de sang allemand dans les veines ; il ne manque pas de Français du Nord qui sont de race flamande ; les Bretons sont un groupe différent, beaucoup plus proches parents du Gallois, de l'Écossais ou de l'Irlandais que du Français du Nord, de l'Est ou du Midi. Quel Français d'ailleurs, quel Allemand, de nos jours, après les séjours que les armées françaises ont faits en Allemagne et les armées allemandes en France, est sur de n'être pas le fils d'un des soldats ennemis venus en vainqueurs au pays, de leurs ancêtres.
D'ailleurs si les patries doivent comprendre les gens d'une même race, comme il est établi que les Italiens, les Français, les Allemands, les Anglais actuels ont tous des ancêtres communs, venus d'Asie, ce seraient tous les Européens qui seraient nos compatriotes ! et pas seulement les Européens, pourquoi pas tous les hommes, quelle que soit la couleur de leur peau, puisqu'ils appartiennent à la race humaine comme nous !

— La patrie c'est la terre où l'on parle notre langue !
— Il y a trente ans, la plupart des Alsaciens ne parlaient et ne comprenaient que l'allemand, il y avait plus d'un million de Bretons qui n'entendaient pas le français ; il y avait des milliers de paysans du nord qui ne savaient que le flamand et pourtant tous ces gens étaient Français, aimaient la France.
En Suisse, une partie de la population parle l'allemand, une autre l'italien, une autre le français ; et pourtant il y a une patrie suisse. En revanche, les Cubains qui parlent espagnol, viennent de chasser les Espagnols et ne veulent pas appartenir à la patrie Espagnole ; les Américains du nord parlent anglais et pourtant ils sont loin de considérer l'Angleterre comme leur patrie. Ce n'est donc pas la communauté de langue qui constitue essentiellement la patrie.

- La patrie c'est un sorte de communion d'idées, de sentiments, de goûts, de mœurs, d'intérêts qui fait qu'on veut vivre ensemble, à part des étrangers.
— Ah ! elle est touchante la communauté d'idées et de sentiments qui unit les Français cléricaux et anticléricaux, antisémites et libres-penseurs, nationalistes et dreyfusards, royalistes, bonapartistes, républicains et socialistes ? Et notez bien que ce touchant accord existe en Italie, en Espagne, en Angleterre. Tous les jours, il se traduit, là comme chez nous, par des polémiques ardentes, des injures, des échanges de gifles et de coups de poing, et de temps à autre par des coups de fusil.
Elle est belle, n'est-ce pas, la communion d'idées et de sentiments qui unit les patriotes d'un même pays ?
Si, dans un même pays, riches et pauvres veulent rester du même groupement, continuer à vivre ensemble, à l'écart des étrangers, et se méfient des autres peuples, c'est que dans toutes les patries les riches enseignent aux pauvres la haine des étrangers et des autres patries. Autrement, les ouvriers et paysans de France n'auraient pas plus de répugnance à vivre dans la même patrie que les paysans et les ouvriers d'Allemagne, que les Suisses français et allemands n'en ont à vivre dans une seule et même patrie.

— La patrie est une mère, notre mère commune ; c'est une grande famille dont tous les membres ont des intérêts communs.
— Ceci est un comble. On dirait que les gens qui écrivent ces choses cocasses ignorent la lutte acharnée qui existe entre tous les concurrents d'une même industrie, l'antagonisme d'intérêts qui sépare, dans un même pays, protectionnistes et libres-échangistes; après tout, peut-être qu'ils considèrent que les grèves, même quand elles s'accompagnent de sacs d'usines et de fusillades de grévistes, manifestent, à un haut degré l'harmonie et l'entente qui règnent entre le patronat et les salariés ?
Dans ces singulières familles, que sont les patries, quelques uns des enfants sont assis autour d'une table bien garnie, ou rien ne manque, pas même ce que le vulgaire appelle l'assiette au beurre. Ils mangent, ils boivent, ils devisent joyeusement, ils s'amusent; jouissances intellectuelles et matérielles, rien ne leur manque. La vie est pour eux un long banquet.
Pendant ce temps, les autres membres de la famille travaillent comme des bêtes de somme, ils battent le beurre pour qu'on n'en manque pas à la table de leurs frères les privilégiés.
La patrie est une mère !
Qu'est-ce qu'une mère ?
C'est une femme bonne, aimante, qui, à la table de famille, partage ce qu'elle a entre tous ses enfants, qu'ils soient beaux ou laids, solides ou malingres, gâtant même de préférence les malades.
Mais ce n'est pas une mère que la femme qui, à la table de famille, gorge quelques-uns de ses enfants, et laisse les autres, souvent ses plus méritants, manquer du nécessaire ; ce n'est pas une mère, c'est une marâtre.
Les patries, des mères ! Allons donc, des marâtres cruelles que tous leurs fils déshérités ont le droit et le devoir d’exécrer.

mercredi 25 novembre 2009

Le débat sur « l'identité nationale »

Eric Besson, qui a le titre grandiloquent (et inquiétant) de ministre de l' « immigration, de l'intégration, de l'identité nationale, et du Développement solidaire », a lancé un « grand débat » sur ce sujet. Voici une contribution de Gustave Hervé tirée de son livre de 1905 Leur Patrie
(avant qu'il soit devenu patriote chauvin lui-même en 1914) :
La Patrie Française

Qu'est-ce qu'une patrie ?

Pour quiconque ne veut point se payer de mots, pour quiconque veut oublier un instant les définitions fantaisistes de la patrie qu'on lui a apprises à l'école, une patrie c'est un groupe d'hommes vivant sous les mêmes lois, parce qu'eux mêmes ou leurs ancêtres ont été amenés, de gré ou de force, de force le plus souvent, a obéir à un même souverain, à un même gouvernement.

Ainsi la patrie française a été constituée par la réunion d'un grand nombre de provinces, petites ou grandes, héritées, conquises ou escamotées par les rois d'avant la Révolution de 1789, ou par les souverains qui leur ont succédé au XIXe siècle ; on pourrait en dire autant de toutes les patries modernes.

Toutes les patries ont un caractère commun ; toutes, sans exception, la patrie française comme les autres, sont composées de deux classes : une minorité de privilégiés, une majorité de parias.

Le nombre des privilégiés, comme le mode d'exploitation peut différer d'un siècle à l'autre ; mais dans tous les temps et dans tous les pays, une minorité a vécu aux dépenses d'une majorité qui végétait dans la gêne et l'ignorance.

Sous l'ancien régime, en France, les privilégiés, c'étaient, avec les rois, l'aristocratie foncière, laïque et ecclésiastique et avec elle déjà, sinon en droit, du moins en fait, l'aristocratie d'argent ; par les corvées, les dîmes, les impôts de toutes sortes, directs ou indirects, un million de frelons prélevaient sur le travail de vingt millions de paysans, d'ouvriers et de boutiquiers, de quoi vivre dans une fastueuse oisiveté.

La Revolution de 1789-93 balaya ces privilégiés ; aussitôt une nouvelle classe s'installa à leur place, plus active, plus intelligente, plus âpre au gain aussi, en tout cas plus capable de faire rendre davantage aux masses laborieuses.

Après le gigantesque coup de filet de 1789-93 sur les biens nationaux, pour digérer en paix sa riche proie, la nouvelle classe privilégiée s'abrite derrière le sabre de Napoléon ; elle envahit toutes les administrations, le Corps législatif, le Conseil d'Etat ; entre 1815 et 1848, elle se réserve à elle seule et aux débris de l'ancienne aristocratie foncière avec qui elle s'allie par des mariages, le droit de voter : 90.000 électeurs de 1815 a 1830, 200.000 de 1830 à 1848.

Sous l'Empire, sous la Restauration, sous Louis-Philippe, elle profile de son influence ou de sa mainmise sur le gouvernement pour faire des lois à son profit, au détriment de la masse.

Elle livre les mines et les chemins de fer à des conditions onéreuses pour la nation, mais profitables pour elle, à ceux de ses membres qui ont des capitaux disponibles.

Elle institue un système fiscal dans lequel les riches ne paient pas une part proportionnelle à leur fortune, dans lequel tout le poids des impôts pèse sur les épaules des pauvres, grâce à l’inique répartition des impôts directs, et a l'iniquité plus grande encore des impôts de consommation progressifs à rebours.

Elle autorise les capitalistes à fonder des sociétés, mais elle interdit jusqu'en 1864, sous peine de durs châtiments, aux ouvriers de se coaliser pour défendre leurs salaires.

Elle crée, au préjudice de la masse des contribuables des traitements de 6,000, 8,000, 10,000, 50,000 francs aux gros fonctionnaires presque tous issus de son sein, et elle réserve des salaires de famine aux cantonniers, aux instituteurs et à tous les petits fonctionnaires sortis du peuple.

Elle imagine ou laisse subsister, devant les tribunaux, une procédure coûteuse, qui met la justice à la portée des riches seuls.

Favorisée par les lois, favorisée par le jeu normal de la concurrence qui en une Societé, où les instruments de travail appartiennent, non à la collectivite, mais à des particuliers, amène infailliblement l'ecrasement des petits producteurs par les moyens, des moyens par les gros, la bourgeoisie fortifie pendant tout le XIXe siecle sa domination économique sur la grande masse de la nation : mines, chemins de fer, sucreries, minoteries, tissages, gros magasins, banques, grands domaines agricoles, elle accapare tout, prélevant des dîmes enormes sur les petits proprietaires ruraux, sur les petits boutiquiers, sur les journaliers agricoles ou industriels.

La limite entre les deux classes a beau n'être pas marquée par des poteaux-frontiere; il y a beau avoir, en tous pays, entre les riches et les pauvres une zone intermédiaire où évolue la classe moyenne, tout, jusqu'au langage, jusqu'au costume, jusqu'à la démarche, trahit dans chaque patrie la juxtaposition, la superposition d'une classe dirigeante et d'une classe inférieure.

Aux uns, les professions dites libérales, plus douces, plus considérées plus agréables, et mieux payées que les travaux manuels ; à eux, dans l'agriculture, le commerce et l'industrie, le travail de direction ou de surveillance qui flatte la vanité, permet les loisirs, procure parfois le luxe et la richesse, le plus souvent, le large bien-être ; à eux aussi, parfois, le droit de vivre de leurs rentes, de père en fils, sans travailler, sans même diminuer leurs capitaux si leur argent est place dans des entreprises qui rapportent ; à eux encore les jouissances intellectuelles, celles des arts et des lettres ; à eux enfin, les belles relations qui permettent souvent, s'ils se sont mis dans un mauvais cas, d'éviter les rigueurs de la loi pénale.

Aux pauvres, à la foule des fonctionnaires subalternes, des petits commerçants sans avances, des paysans sans capitaux, à la masse des sans-propriété, à la multitude des domestiques des deux sexes, l'ignorance, les travaux pénibles ou rebutants, les métiers dangereux ou malsains, les longues besognes qui dégoûtent du travail et poussent les hommes à l'ivrognerie et les femmes plus bas encore ; à eux, les salaires de famine ou les bénéfices dérisoires ; à eux, l'insécurité du lendemain, les rigueurs de la loi à la moindre faute, et si la maladie, la vieillesse ou le chômage arrivent, les privations et la misère noire, avec, pour les femmes surtout, son cortège de tristesses et de hontes.

Une patrie, c'est cela !

C'est cette monstrueuse inégalité sociale, cette honteuse exploitation d'une nation par une classe privilégiée.

dimanche 15 novembre 2009

Notre « programme immédiat »

Voici des mesures à prendre lorsque le socialisme sera instauré:

* l'annulation de tous les titres de propriété et droits territoriaux ; tout ce qui se trouve sur et dans la terre devient le patrimoine commun de l'espèce humaine ;

* la prise de décision démocratique concernant tous les aspects de la vie sociale ;

* l'abolition de l’argent et des frontières ;

* l'organisation de la production, afin que chacun ait accès à tout ce dont il a besoin quelle que soit sa capacité de contribution ;

* l'extension massive de l'automation afin de supprimer tout travail monotone, malsain et dangereux ; la réduction drastique de la journée de travail nécessaire ;

* le développement des sources d'énergie qui préservent les ressources et minimisent la pollution, de façon à restituer l'équilibre avec la nature, que le capitalisme et sa course folle vers le profit ont bouleversé ;

* l'arrêt immédiat de la production d'armes, la dissolution des forces armées dans tous les pays ;

* l'élimination de la faim dans le monde.

samedi 7 novembre 2009

Claude Lévi-Strauss et Gracchus Babeuf

L’ethnologue (ou plutôt le théoricien de l’ethnologie) Claude Lévi-Strauss vient de décéder à l’âge de 100 ans. Connu pour son « structuralisme », dans sa jeunesse il était marxiste (non-léniniste) et il a même écrit une brochure sur Gracchus Babeuf pour le Parti Ouvrier Belge, comme Alexandre Pajon l’explique dans son Claude Lévi-Strauss Politique De la SFIO à l'UNESCO :

La conversion de Claude Lévi-Strauss au socialisme fut précoce ; il avait 16 ans, en 1924, quand il fut initié au marxisme, lors de vacances en Belgique. Un jeune militant du Parti Ouvrier Belge (P.O.B), fils d'amis de la famille, destiné à finir sa carrière comme ambassadeur à Moscou, Arthur Wauters, lui fit lire Marx, Proudhon ; et surtout « un vieux militant (le) promena » dans les réalisations de ce parti : coopératives, maisons du peuple, syndicats. Le jeune Francais en devint une sorte de « pupille » du P.O.B.

Les professeurs qu'il connut ne paraissent pas l'avoir fortement influencé ; son professeur de philosophie, quoique socialiste, ne le gagna pas au bergsonisme. « A l'arrivée en classe de philosophie, j'étais vaguement imbu d'un monisme rationaliste que je m'apprêtais à justifier et fortifier ; j'avais donc fait des pieds et des mains pour entrer dans la division dont le professeur avait la réputation d'être le plus avancé », en fait il était socialiste. Et « sur le plan philosophique, sa doctrine offrait un mélange de bergsonisme et de néo-kantisme qui décevait rudement mon espérance ». Les convictions socialistes du jeune homme étaient fermement arrimées au marxisme. À dix-huit ans, il avait lu non seulement Le Manifeste mais aussi Le Capital. Première étape révélatrice de son cheminement intellectuel : la publication de Gracchus Babeuf et le communisme ; elle fut prise en charge par ses amis beiges. L’Églantine était une publication du Parti Ouvrier Belge. Le fascicule, disponible dans les archives de l’OURS, avec une dédicace de Claude Lévi-Strauss est paginé sur trente-sept pages. Son auteur dit en 1988 à Didier Eribon qu'il « préfér(ait) en oublier l'existence ». Ce texte, au ton didactique, avait été rédigé à partir du sujet donné par son professeur d'histoire d'hypokhâgne (A. Cresson). Il soulignait que la « synthèse nouvelle » proposée par Babeuf se distinguait des « plans de constitutions communistes » de Mably, Rétif de la Bretonne ou Meslier. A la place des « souhaits vagues, des demandes chimériques », elle offrait « un projet concret », elle serait la « première apparition du socialisme dans l'histoire », mais encore dans une « forme grossière et primitive ». La lecture de l'histoire de la révolution française, comme l'interprétation de Babeuf étaient très marxisantes. Ainsi, selon lui, après la fusillade du Champ de Mars du 17 juillet 1791, « le socialisme naissant semblait être étouffé » ; en 1793, « le socialisme perd son caractère doctrinal, et se manifeste par de violentes revendications populaires, et surtout par une politique révolutionnaire contre les riches ». A Babeuf, il était reproché de ne pas avoir tenu assez compte des facteurs économiques dans les transformations sociales. Si le bachelier reconnaissait que cette doctrine était, comme celles des autres penseurs du XVIIIe siècle, avant tout philosophique, il n'en reprenait pas moins les analyses de Friedrich Engels et de Gabriel Deville pour l'attaquer. Gabriel Deville, traducteur des oeuvres de Karl Marx, avait aussi rédigé une analyse sur Babeuf.

Nettement plus originales, et instructives, sont pour nous les lignes consacrées à la critique de la généalogie de la société civile et au projet de société nouvelle. Claude Lévi-Strauss n'était pas alors le simple porteur d'une vulgate partisane. La lecture du Contrat social, des réflexions personnelles rendent son analyse plus complexe. Il était déjà marqué par les influences conjuguées des lectures scolaires et de son expérience belge. Tout d'abord, il s'interrogeait sur la conception des premières formes de sociétés qu'ont pu avoir les hommes du XVIIIe siècle. Nombreux étaient ceux pour lesquels, comme Rousseau, le droit de propriété était « contraire a la loi de la Nature » ; « l'Etat idéal » était alors conçu « soit sous la forme d'un socialisme d'Etat » (projets de reforme fiscale de Mably, d'Argenson), « soit sous celle du communisme intégral (Lycurgue, Platon, Ajaoïens, Mezzoraniens, Quakers, premiers Chrétiens, habitants de l'Auvergne ». Dans les années qui précèdent la Revolution,

« on écrit des romans sociaux, on est dans l'admiration des Hottentots qui vivent dans le touchant état de Nature, mais jamais ne vient à l'imagination d'un seul littérateur qu'un tel mode de gouvernement puisse s'appliquer en quelque manière à la société où il vit. Qu'on ne s'étonne donc pas de voir Frédéric II, un des monarques les plus absolus — ou Necker un des plus gros banquiers du siècle — parler avec attendrissement des sociétés communistes. Ils étaient sincères ».

La réflexion sur les origines de la propriété conduisit le jeune homme à se soucier des apports de l'archéologie (Rome, Lacédémone) mais aussi de l'ethnographie. Il souligna à quel point « le sentiment et la morale prêch[ant] en faveur du communisme ne suffisent pas », que le socialisme avait besoin de fondement scientifique. Ainsi « parce qu'ils ne sont pas attachés à un projet concret, tous ces ouvrages ne font l'objet d'aucune censure » au XVIIIe siècle. Le socialisme a donc besoin d'une doctrine offensive. Le retour constant de la pensée politique aux sources de 1789 conduisait nécessairement à retrouver les débats sur la démocratie antique, les réflexions de Diderot, Montesquieu ou Rousseau sur les sociétés traditionnelles que l’on avait découvertes alors. Paul Hazard nota aussi l'avènement du thème du bon sauvage au XVIIIe siècle, dont la vertu primitive devait être comparée aux erreurs et aux crimes de la civilisation européenne. Les Lumières avaient cherché dans l'Antiquité, le Nouveau Monde, dans les îles des mers du Sud, des réponses aux questions posées par les difficultés de leurs propres sociétés et systèmes politiques. Entre les deux guerres, les acquis de l'archéologie et de l'ethnographie avaient cru mais les problèmes restaient les mêmes.

Le rôle de l'éducation et des préjugés comme fondements de l'ordre social était aussi souligné. Mais Lévi-Strauss tenait à se dégager de la vision de Babeuf qui faisait de l'éducation la base de la société civile, le moteur de son évolution. Car

« une telle conception, [...] s'apparente aux théories les plus modernes, inspirées par la réaction contre l'école marxiste, [...] qui tentent de substituer à la base de la sociologie le fait psychologique au facteur économique ».

En clair, on retrouve ici le vieux débat sur la formation de la conscience individuelle et de la conscience de classe. Claude Lévi-Strauss paraît avoir rejoint ceux qui défendaient le primat du déterminisme social et économique. La conclusion de l'essai confirme le matérialisme bon teint de l'auteur, mais nous place aussi sur une autre piste :

« Pour ce qui est de l'art, Babeuf, qui entre parenthèses, avait désapprouve le Manifeste dit "des Égaux" parce qu'il contenait la phrase : "Perissent, s'il le faut, tous les arts, pourvu qu'il nous reste l'égalité raille !" montre dans la société communiste l'avènement d'un art collectif, qui réunirait tous les artistes dans un même travail social : "Aux poèmes frivoles, a l'architecture mesquine, aux tableaux sans intérêt, on verrait succéder les temples, les cirques, et les portiques sublimes...". C'est sur cette vision radieuse de la société nouvelle que nous terminerons l'analyse de la doctrine du premier socialiste ».

Nous n'irons pas surinterpréter un texte de ce type, enthousiaste et juvénile. Il témoigne à la fois d'une réelle fermeté de pensée et aussi d'un intérêt pour les questions sociologiques et esthétiques.

Le cheminement de Claude Lévi-Strauss vers le socialisme fut d'abord intellectuel ; hors de tout déterminisme social évident, faut-il y chercher le résultat d'un tropisme moral ? A la passion pour le Quichotte, cette « recherche obsessionnelle du passé derrière le présent », succéda un engagement tout aussi entier pour changer le monde. Il n'avait pas dix ans qu'il récitait du Cervantes, à dix-huit ans le lyrisme révolutionnaire avait pris le relais. Il était devenu un marxiste convaincu.

Bien entendu, plus tard Lévi-Strauss a abandonné le marxisme pour le structuralisme.

mercredi 4 novembre 2009

Le socialisme n’a jamais été essayé

Traduction de l'éditorial du Socialist standard de novembre 2009.

Il y a vingt ans ce mois-ci le Mur de Berlin tombait, symbolisant la fin de la division de l’Europe entre sphères d’influence russe et occidentale. La Russie perdait la guerre froide et ses dirigeants sous Gorbatchev avaient décidé de ne plus soutenir les régimes fantoches qu'elle avait mis en place en Europe de l'Est, conformément au dépeçage convenu entre Roosevelt, Churchill et Staline à Yalta en février 1945.

De ce point de vue, cela représentait un changement dans l'équilibre des forces impérialistes. Le « pire » restait à venir pour la Russie où deux ans plus tard la soi-disante « Union des Républiques Socialistes Soviétiques » se partitionnait, réduisant la Russie à la plus modeste taille depuis des siècles.

Il y eut quelques avantages pour les peuples des pays concernés. La démocratie politique limitée qui existait en Europe occidentale leur était étendue, permettant aux travailleur de s’organiser dans des syndicats qui n’étaient pas intégrés à l’appareil d'État, comme ça avait été le cas, et aux gens de s’exprimer et de propager leurs différentes opinions politiques, notamment socialistes. La fin de la dictature du parti unique était clairement une évolution bienvenue.

Nous avions espéré davantage. Après tout, nous avions dénoncé depuis longtemps la prétention de ces pays à s'appeler « socialistes » et les faits nous ont donné raison. Leur élimination aurait dû faciliter notre propagande socialiste mais malheureusement c'est le contraire qui s'est produit: nombreux sont ceux qui ont considéré que leur échec était l'échec du socialisme. On a entendu que le socialisme avait été essayé, avait échoué, était désormais périmé. Les intellectuels pro-capitalistes comme Francis Fukuyama ont même triomphalement célébré la « fin de l'histoire » où l'évolution humaine se terminait, paisiblement et harmonieusement, dans l'économie de marché universelle. Cela a présenté une difficulté pour quiconque s'appelle socialiste. Beaucoup parmi ceux qui revendiquaient ce nom ont laissé tombé tout projet alternatif et nous ont dit que le seul choix était désormais entre différents « modèles » de capitalisme. Nous nous sommes opposé à cela et avons réaffirmé la pertinence du socialisme: ce qui avait échoué en Russie et en Europe de l'Est ça n'était pas du socialisme mais une forme de capitalisme où c'était l'État qui orchestrait l'exploitation de la classe travailleuse et l'accumulation du capital issue des profits. C'était ce système capitaliste d'État qui avait échoué, pas le socialisme.
La chute du Mur n'a apporté ni la paix ni l'harmonie. Le capitalisme a continué de produire des guerres et des crises économiques sous la menace d'un réchauffement planétaire. La privation générale et l'aliénation se poursuivent. La propriété commune et la gestion démocratique des forces productives, avec une production pour l'usage selon le principe « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins », demeure le seul cadre dans lequel pourront être résolu les problèmes qui se posent à la classe travailleuse en particulier et à l'humanité en général.



Comme chaque mois, le Socialist standard est téléchargeable au format pdf. On peut également s’y abonner pour £20 depuis le continent (£25 au Canada) en écrivant à: The Socialist Party, 52 Clapham High Street, London SW4 7UN., Royaume Uni. En cas de paiement paypal, envoyez un mail à spgb@worldsocialism.org pour signaler qu’il s’agit d’un abonnement au Socialist standard et non d’un don

lundi 2 novembre 2009

L’impérialisme, trait inhérent au capitalisme


La phase finale de la conquête géographique du marché mondial par le capitalisme dans la seconde moitié du 19e siècle a pris la forme d’une bagarre pour les colonies en Afrique et dans l’Océan Pacifique. A la fin, pratiquement toute la surface de la planète était occupée par l’un ou l’autre des États capitalistes les plus forts. On alors reconnu que le capitalisme était un système mondial et pas seulement une collection de capitalismes existant nationalement, une reconnaissance qu’ont exprimée, malgré leurs erreurs, des ouvrages comme celui de Rosa Luxemburg L’Accumulation du Capital, celui de Boukharine Économie mondiale et impérialisme et celui de Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme. On se mit à utiliser le terme « impérialisme » pour décrire ce nouveau développement.

Lénine argumenta que l’impérialisme était « le stade suprême du capitalisme ». Mais l’impérialisme est défini comme la tendance des États capitalistes à utiliser la force à des fins économiques (pour acquérir ou protéger des marchés, des sources de matières premières, des routes commerciales ou des débouchés) alors que cela a été une caractéristique du système capitaliste depuis ses débuts au 16e siècle. En fait, tous les États sont impérialistes dans ce sens, même les faibles qui sont eux-mêmes victimes d’autres États plus forts.

N’importe quel État, si la question se pose, utilisera la force pour aider les entreprises qui opèrent à l’intérieur de ses frontières à acquérir une part de profits aussi grande que possible. En fait, le rôle spécifique que les États ont à jouer dans l’économie capitaliste mondiale est d’aider de cette manière ses entreprises (qu’elles soient privées et étatisées). Dans le capitalisme les États forts ont toujours eu tendance à dominer les États plus faibles et les États faibles essaieront toujours de dominer les États qui sont encore plus faibles. Dans ce sens, l’impérialisme du genre qu’on a vu dans la seconde moitié du 19e siècle, quand les États-Unis et les États les plus forts d’Europe utilisaient la force pour s’emparer de marchés protégés, sources de matières premières et de débouchés, n’avait rien de nouveau. Il ne méritait pas d’être décrit comme « le stade suprême du capitalisme » puisque ce genre de comportement de la part des États avait été une caractéristique du capitalisme dans tous les stades.

Ceci dit, il y a un sens dans lequel la bagarre qui a eu lieu à la fin du 19e siècle a bien marqué un nouveau « stade » du capitalisme. Elle a entraîné à la subordination définitive de toute la planète à un pouvoir capitaliste ou un autre. En d’autres termes, le capitalisme est arrivé à dominer complètement le globe.

lundi 26 octobre 2009

Le socialisme est planétaire

Ceux qui produisent les richesses du monde n'ont pas de patrie. Ils ont un intérêt commun, qui est le socialisme, indépendamment de la langue qu'ils parlent, de la couleur de leur peau, ou de l'endroit où ils vivent.

Les ressources du globe sont depuis longtemps plus que suffisantes pour nourrir, loger et vêtir tous les habitants de la planète. L'obstacle à l'abondance n'a pas de causes techniques mais des causes sociales. C'est la propriété par une classe sociale des moyens de production et l'utilisation qu'en fait cette même classe pour réaliser des profits et non pour satisfaire les besoins des hommes, qui entravent la politique d'abondance.

L'unique objectif du Mouvement pour le Socialisme Mondial est le socialisme, l’abolition du capitalisme sous toutes ses formes et sous tous les cieux et son remplacement par le socialisme. Le socialisme n'existe encore nulle part au monde et ne saurait exister quelque part sans exister partout. Il n'a jamais existé que dans sa forme primitive (en société de pénurie) et doit succéder au capitalisme (en société d'abondance).

Lorsque la majorité voudra le socialisme, en ayant compris ce qu'il signifie , nous saurons que l'avenir est pour demain. La règle de l'Humanité est aujourd'hui la contrainte et le capitalisme. La règle, demain, doit être et sera, pour l'Humanité, le socialisme et la liberté.

mercredi 21 octobre 2009

Daniel De Leon

Nous attirons l'attention de nos lecteurs sur cet article intéressant sur Daniel De Leon (1852-1914), théoricien du Parti Ouvrier Socialiste d'Amérique, parti qui a pris la même position que nous sur certaines questions-clefs, y compris qu'un parti socialiste ne devrait pas prôner des soi-disant « palliatifs », c’est-à-dire des réformes du capitalisme censées améliorer la situation de la classe travailleuse. Il s'agit d'une introduction à une traduction espagnole de la brochure de De Leon Two Pages from Roman History (« Deux Pages de l'Histoire Romaine »). Plus tard, De Leon allait proposer l’« unionisme industriel socialiste » comme moyen d'émancipation de la classe travailleuse. A la date de cette brochure (1902) il prenait la même position que nous -- que c'est l'action politique, et non pas l'action industrielle (syndicale), qui est la plus importante, comme cet extrait de la brochure le montre :

« Évidemment, l'action politique indépendante et consciente de classe est la tête de lance du Travail (des travailleurs). Même si d'autres armes peuvent être utiles, c'est cette arme-là qui est le facteur déterminant. Retranchée dans les pouvoirs publics, la classe capitaliste domine le paysage. Seule l'arme politique peut déloger les usurpateurs et introniser la classe travailleuse, c'est-à-dire, émanciper les travailleurs et construire la République socialiste. »

dimanche 18 octobre 2009

L’économie bourgeoise

Pour l’économie marxienne, le capital n'est jamais une chose - machines, outils, etc. - ni une somme d'argent. Marx démontre longuement que si la valeur s'accroît au travers de l'échange de marchandises, c'est parce que la force de travail a été exploitée. Dans la théorie marxienne, le capital, comme valeur qui s'accroît, est un rapport social entre classes. La question de l'origine du profit, de la rente et de l'intérêt ayant été ainsi posée, il reste aux économistes rivaux à trouver une meilleure solution.

Les économistes bourgeois expliquent la répartition du revenu en termes d'« intensité marginale ». Le revenu dérivé du « capital » ou du « travail » est expliqué en termes de l'intensité de leur utilisation en accord avec « la loi des rendements décroissants ». Il y a beaucoup de problèmes avec cette formulation mais elle a l'attrait terrible — pour les capitalistes — d'expliquer le profit dans des termes qui affirment que le capitaliste et le salarié gagnent exactement ce qu'ils contribuent à la production.

L'économie bourgeoise continue à nier la possibilité d'abolir l'argent, les prix et les marchandises en invoquant le fait que l'« on a toujours besoin du capital ». Mais le capital est un rapport social entre classes. Les marchandises sont faites par des marchandises et nous sommes les marchandises productrices. L'existence du capital et du capitalisme est une question de conscience de classe. Le balayage des mythes générés par l'économie bourgeoise est un petit pas vers la disparition finale de la marchandise à jamais.

lundi 12 octobre 2009

Pour un monde sans argent

Depuis octobre dernier il existe un mouvement mondial qui, comme nous, revendique un monde sans argent qu‘il appelle « une économie basée sur les ressources ». Il s'agit du « Mouvement Zeitgeist ». Nous ne sommes pas d’accord avec tout ce qu’il dit (en particulier non pas avec la méthode qu‘il préconise pour y arriver), mais nous publions ci-dessus des extraits d’une de ses publications. le Guide d'orientation activiste pour montrer que l’idée d’un monde sans argent est quelque chose que le capitalisme génère comme solution objective aux problèmes qu'il crée et et n'est pas le produit des seules activités des socialistes.
Une Économie Basée sur les Ressources utilise les ressources existantes plutôt que le commerce. Tous les biens et les services sont disponibles sans utiliser de monnaie, de crédit, de troc ou toute autre forme de dette ou d’esclavage.

Le but de ce nouveau concept social est de libérer l’humanité des tâches répétitives, quelconques et arbitraires qui n’ont aucune réelle pertinence vis-à-vis du développement social, tout en encourageant un nouveau système de motivation qui est focalisé sur l’auto-accomplissement, l’éducation, la conscience sociale et la créativité, en totale opposition avec la poursuite d’objectifs superficiels et égocentriques comme la richesse, la propriété et le pouvoir qui sont dominants de nos jours. Le Projet Venus reconnaît que la Terre regorge de ressources, et que nos méthodes dépassées de rationnement des ressources à travers le contrôle monétaire ne sont plus adaptées. En fait, elles sont même contre-productives pour notre survie. Le système monétaire a été créé il y a des milliers d’années, pendant des périodes de grande pénurie. Son but initial était d'organiser une méthode de distribution des biens et des services basée sur les contributions en travail. Cela n’est pas du tout lié à notre réelle capacité à produire des biens et des services sur cette planète. (Partie 3, chapitre 5).

Dans une Économie Basée sur les Ressources, le système monétaire ne polluera plus l'esprit humain via son bras manipulateur — « la publicité ». L'océan infini de panneaux d'affichage, de supports publicitaires, de magazines et autres n'empoisonneront plus le paysage ou nos perceptions. Cela entraînera un changement radical du système de valeur humain et donc de son mode de vie.

Plus puissamment, dans une Économie Basée sur les Ressources rien ne justifie la propriété. La propriété est une excroissance de la rareté. Les gens qui doivent travailler très dur pour créer ou obtenir un produit ou une ressource finiront par le protéger car il aura une immense valeur relative au travail occasionné ainsi qu'à la rareté qui lui est associée. La propriété n'est pas une idée « Américaine » ou « capitaliste »... c'est une perspective mentale primitive générée par des générations de rareté. Les gens réclament leur « droit de propriété » car c'est une forme légale de protection.

Dans un système d'abondance, sans besoin d'argent, l'idée de propriété devient hors de propos. Dans ce nouveau système personne ne possède rien. Au lieu de cela, tout le monde a un accès illimité à tout.

Le droit de propriété est un énorme fardeau. Une personne ne sera plus obligée de vivre à un seul endroit. Elle pourra constamment voyager à travers le monde. Tout ce qui est nécessaire est obtenu, sans restrictions. Il n'y a aucune raison d'abuser car il n'y a rien à en tirer. Vous ne pouvez voler quelque chose que personne ne possède et vous ne pourriez certainement pas le vendre.

Les articles de ménage sont obtenus par le biais des centres de distribution dans les villes, tandis que les objets de loisirs sont disponibles sur appel ou à proximité de leur lieu d'utilisation. Par exemple, si vous vous rendez à un parcours de golf vous choisirez, sur place, vos clubs parmi les modèles les mieux conçus disponibles. Vous les utilisez, et vous les rendez. Si vous voulez les garder, allez-y — c'est votre fardeau... car pourquoi une personne voudrait transporter, entretenir et stocker des clubs de golf, lorsqu'ils peuvent toujours y avoir accès et ensuite les remettre sur le site ? Nos maisons aujourd'hui sont pleines de rebuts que nous conservons en raison de leur supposée valeur. Ce gaspillage ne sera dorénavant plus nécessaire.

Dans ce modèle, les complexes urbains ou, en vérité, le monde entier, est vraiment votre maison. Au lieu d'avoir des objets accessoires tels que des équipements de loisirs et des voitures qui occupent votre maison, collectant de la poussière lorsqu'ils ne sont pas utilisés, ils sont stockés de manière centralisée pour que tout le monde puisse y accéder librement, les produits étant utilisés activement, minimisant les déchets superflus.

Si vous avez besoin d'une voiture pour quelconque raison, la voiture est rendue disponible pour vous. Lorsque vous arrivez à votre destination, le système de conduite par satellite rendra automatiquement la voiture disponible pour d'autres usagers, au lieu de la laisser sur une place de parking et de gaspiller de la place et du temps.

Dans la société d'aujourd'hui, le besoin de propriété engendre une accumulation de produits et un gaspillage superflu.

Il n'est pas nécessaire que chacun personne « possède » une voiture. La plupart ne les utilise qu'une heure par jour. Il est bien plus intelligent de créer un système de partage universel, car il réduit considérablement les déchets, le surplus et augmente l'espace et l'efficacité. (Partie 3, chapitre 6).

lundi 5 octobre 2009

William Morris, artiste et socialiste

William Morris était déjà bien connu dans l'Angleterre victorienne en tant qu'artiste, artisan et surtout poète (auteur d'un poème épique, « Le Paradis sur Terre ») quand à l'approche de la cinquantaine, il adhéra en 1883 à la première organisation à s'être déclarée explicitement marxiste en Angleterre, la Social Democratic Federation.

Morris resta jusqu'à sa mort en 1896 un socialiste convaincu ou « communiste » comme il préférait s'appeler pour souligner que son but était de voir s'établir une société libre d'égaux dans laquelle la propriété privée, la coercition politique, l'esclavage salarié et l’échange commercial auraient disparu. Durant la majeure partie de cette période il fut un membre très actif de la Socialist League, une scission de la SDF, à la fondation de laquelle il a participé à la fin de 1884. Morris et la Socialist League n'étaient pas d'accord avec la politique de la SDF qui consistait à participer aux élections en proposant des réformes à réaliser au sein de la société capitaliste. Pour eux, l'activité des socialistes devait être essentiellement propagandiste : « Eduquer pour la Révolution », « Former des Socialistes », comme l'exprimait Morris.

Son roman communiste utopique, Nouvelles de nulle part, dont plusieurs traductions françaises existent et auquel nous renvoyons ceux qui veulent un exposé plus complet des idées de Morris sur ce qu'une société, communiste, sans classes, sans Etat et sans argent rendrait possible, a paru pour la première fois sous la forme d'une série d'articles dans le journal mensuel de la Ligue avant d'être publié sous forme de livre en 1890.

La contribution principale de Morris à la pensée socialiste, contribution basée sur sa propre expérience en tant que dessinateur et artisan (et il a pratiqué une grande variété de métiers, de l’imprimerie et la reliure à la teinture et l'ébénisterie en plus de dessiner des papiers peints et des vitraux), était de souligner comment le travail, en tant qu'activité humaine essentielle, pourrait — et devrait — être attrayant et agréable dans la société communiste que visaient les socialistes.

D'autres socialistes, considérant le travail comme un malheur et une torture, soutenaient (quelques-uns le soutiennent encore) que l’on devrait le réduire au minimum dans la société future. Typique de cette approche était le livre de la célèbre brochure de Paul Lafargue le Droit à la paresse et aussi, dans une certaine mesure, la distinction que Marx a faite dans le troisième livre du Capital entre « le règne de la nécessité et « le règne de la liberté. »

Morris était en profond désaccord avec une telle attitude. Pour lui, le travail — l'exercice de nos énergies corporelles — est une activité humaine essentielle qu'il ne faut pas chercher à réduire au minimum mais qu'il faut au contraire chercher a rendre agréable. Ici, comme avec son utilisation du terme « civilisation » d'une façon péjorative, il suivait Fourier plutôt que Marx. Pour lui, même le soi-disant règne de la nécessité pourrait être rendu agréable ou, plus exactement, cette distinction entre un règne de la nécessité et un règne de la liberté n'avait aucun sens pour lui. Dans une société communiste, pensait Morris, les gens seraient libres tout le temps en ce sens qu'ils feraient une activité librement choisie même quand ils effectueraient le travail socialement nécessaire de production des moyens matériels de leur survie. C'était précisément parce qu'il avait compris que le système capitaliste privait la plupart des gens — les non-possédants obligés de se salarier pour vivre — de la possibilité d'un travail quotidien agréable, rendant ainsi impossible tout art en tant qu'expression du plaisir du travailleur dans son travail, qu'il était devenu socialiste.

On peut trouver des traductions des articles socialistes de Morris dans Contre l'art d'élite (Collection Savoir chez Hermann, 1985) et dans L’Age de l’Ersatz (Éditions de l’encyclopédie des nuisances, 1996)


dimanche 27 septembre 2009

Crise du lait : produit du capitalisme


En Europe les producteurs déversent du lait dans la rue ou sur les champs pour protester contre la chute du prix. Mais pourquoi le prix a-t-il chuté ? Le Times de Londres (24 septembre) explique :

« L’effondrement de prix récent suit une forte hausse en 2007 des prix globaux de poudre de lait et du beurre. Ceci a entraîné une production augmentée qui est venue au marché au moment que la récession a frappé la demande »
Autrement dit, il s’agit d’une crise de surproduction - par rapport au marché, à la demande solvable, bien entendu, et non pas par rapport aux besoins réels. Ce n’est pas comme s’il n’y a pas de millions des enfants dans le monde qui ont besoin de la poudre du lait - dans les mêmes numéros des journaux on parle d’une famine en Éthiopie.

C’est le résultat inévitable du système de production pour le marché. Une hausse de prix dans n’importe quel domaine encourage les producteurs à augmenter la production dans l’espoir de récolter plus de bénéfices. Ils pensent tous que ce sera eux qui vont en profiter mais, à la fin, on trouve que la production totale a trop augmenté et les prix tombent. Et les producteurs protestent en demandant des mesures visant à réduire la production. Entre-temps des enfants continuent de mourir faute de poudre de lait. C’est vrai que les petits producteurs du lait sont, eux aussi, victimes des vicissitudes du marché mondial, marché que personne ne peut contrôler et auquel nous tous devons nous soumettre.

Quel système fou, qu'il faut remplacer par un nouveau système mondial dans lequel on produit pour satisfaire les besoins des gens et non pas pour faire un profit.

dimanche 20 septembre 2009

La famine se déchaîne encore

Encore une fois, et encore en l’Afrique de l’Est, les enfants qui meurent de faim font la une de l'actualité. Encore une fois nous voyons sur nos écrans de télévision quantité d'images de petits corps squelettiques et difformes, mais il ne faudrait pas penser pour autant que ce qui se passe en Éthiopie, au Kenya, en Somalie et au Djibouti est un phénomène exceptionnel.

Non. Des enfants qui meurent de faim dans un pays du Tiers monde il y en a beaucoup et il y en a tout le temps. Et l’important n'est pas de s'apitoyer sur leur sort, ni d'envoyer un chèque à une quelconque organisation charitable, ni de prier Dieu que les secours arrivent à temps car il ne s'agit là que d'un soulagement partiel et momentané alors qu'il faudrait guérir une fois pour toutes. Impossible, direz-vous. Mais pourquoi donc ? Mourir de faim au XXIe siècle, l'ère de la technologie, de la production illimitée, ça ne devrait pas exister.

Pourquoi cela arrive-t-il ? Pourquoi les habitants d'Afrique, continent fertile et particulièrement propice à l'agriculture, ne réussissent-ils pas à produire de quoi se nourrir ? Est-ce justement parce que, comme le suggèrent certains journalistes, l'introduction de cette technologie moderne dans des pays qui n'y sont pas habitués a un effet plus négatif que positif ?

Lorsque notre civilisation va pénétrer dans les pays du Tiers monde, est-ce parce que les moyens techniques apportés sont trop avancés, trop efficaces en somme, que les gens meurent ? Et comment cela se peut-il ? Comment se fait-il qu'une technique qui permet de produire plus et mieux ait pour effet de provoquer la famine et le manque ?

Il faut remarquer d'ailleurs que ces techniques dont on nous dit qu'elles sont la cause des difficultés de certaines populations, semblent pourtant avoir été parfaitement assimilées dans d'autres cas : ainsi les cultures sucrières intensives se font très bien en Afrique, ainsi par exemple que les cultures de bananes.

La vérité c'est que le problème de la faim dans les pays en voie de développement n'a rien à voir avec l'introduction de nouvelles techniques, mais résulte de la manière dont ces techniques sont utilisées. Elles sont utilisées pour produire très efficacement des produits comme le sucre et les bananes qui sont exportés, et les gens qui vivent dans la misère et voient leurs enfants mourir de faim n'ont nullement l'occasion de mettre ces nouvelles techniques à l'épreuve pour la bonne raison qu'ils ne possèdent ni champs, ni machines, ni rien qui leur permette de cultiver la terre du pays qu'ils appellent pourtant le leur. Ce pays n'est pas à eux, et c'est pourquoi ils y meurent de faim. La terre de ce pays appartient à quelques riches individus qui trouvent profitable de vendre des bananes, du sucre ou autre chose à l'étranger. Produire pour les populations locales ne présenterait aucun intérêt puisque celles-ci n'auraient pas d'argent pour acheter la nourriture ainsi produite et il n'y aurait donc aucune possibilité de profit.

Ce qui cause la faim et la misère dans les pays du Tiers Monde ce n'est donc pas l'introduction de nouvelles techniques, comme on voudrait parfois le faire croire, mais l'introduction de la loi du profit. Le profit motive tout et passe avant tout. La technique en soi devrait être une bonne chose puisqu'elle permet d'améliorer la production et de rendre le travail plus facile, mais tant qu'elle restera au service du profit, elle ne servira jamais l' humanité.

Ce qu'il nous reste à faire est donc de libérer ces techniques si pleines de possibilités, du joug qui les empêche de fonctionner au bénéfice de tous. Ce joug, c'est la loi du profit et de l'accumulation du capital. Le jour où nous déciderons de nous défaire de cette loi, la technique, ainsi libérée, deviendra à son tour libératrice et permettra de résoudre nombre de problèmes qui rendent la vie difficile aujourd'hui, et entre autres, celui de la faim dans le monde.

lundi 14 septembre 2009

Ce que nous voulons

Pour vous, le socialisme, qu'est-ce que ça veut dire? Est-ce que ça veut dire le PS ou le PC ou plutôt un des petits groupes de l'extrême-gauche ? Est-ce que vous donnez ce nom aux styles de régimes qui existaient en Russie et dans d'autres pays du même genre, et qui existent toujours en Chine, et à Cuba ? Ou peut-être pensez-vous tout simplement aux nationalisations, à l'activisme syndical ou aux mesures qui semblent améliorer le sort des plus défavorisés.

Pour nous, du Mouvement pour le socialisme mondial, le socialisme n'est rien de tout cela. C'est une société mondiale, démocratique dans laquelle toutes les ressources produites seront possession commune et dans laquelle chacun pourra se servir selon ses besoins. La production des biens se fera non pas pour vendre et faire des bénéfices, mais uniquement pour satisfaire les besoins humains. Le monde a déjà un potentiel technologique qui lui permettrait de produire plus qu'il ne faudrait pour satisfaire les besoins de son entière population, mais cette possibilité ne peut pas être réalisée tant que la production se fait pour la vente et la rentabilité.

Le socialisme mettra fin à toute vente (qui est une forme de rationnement dépassée) ainsi qu'à toutes les autres institutions financières et commerciales telles que l‘argent, les prix, les salaires, les banques et la publicité. Dans le socialisme les gens travailleront ensemble pour produire une suffisance de biens dont ils pourront se servir librement et gratuitement selon leurs besoins. Un monde socialiste ne sera pas divisé en États hostiles qui se font la guerre et ne connaîtra pas les problèmes de la faim, des récessions, du chômage, des grèves, du manque de sécurité ni ceux de la solitude et de l'anxiété si répandues aujourd'hui.

Une utopie impossible ? Ce n'est pas notre avis. Nous pensons que cela pourra se réaliser grâce à une révolution démocratique lorsque vous (les salariés de ce monde) le désirerez. Il ne s'agit pas de barricades ni de bains de sang. Il s'agit simplement que la majorité des gens, ayant compris ce que signifie le socialisme, décident qu'ils veulent l'établir et organisent une action politique pour le réaliser.

Par action politique et démocratique nous voulons dire qu'une majorité socialiste élira ses représentants au parlement, non pas évidemment pour former un "gouvernement socialiste" (ce qui serait une contradiction dans les termes) mais pour abolir le système actuel et établir de nouvelles institutions sociales, absolument démocratiques.

Les utopistes sont en réalité ceux qui dans les autres organisations politiques, à droite comme à gauche, pensent que les problèmes principaux de la vie moderne pourront être résolus, avec ou sans violence, dans le cadre du système actuel. La seule solution à ces problèmes est une communauté fondée sur la possession commune et l'organisation démocratique, et même si ceci peut sembler ne pas être pour demain, c'est en aidant la diffusion des idées socialistes que l'on s'en rapprochera.

vendredi 4 septembre 2009

Le credit-crunch : un an après

Ce mois il y a un an le capitalisme est entré dans une de ses crises économiques périodiques, cette fois plus importante que dans le passé récent. Comme d’habitude, c’est nous qui en sommes les victimes. Cette crise, comme toutes les crises capitalistes, résulte de la poursuite incontrôlable des profits qui est le moteur du système capitaliste.

Tandis que toutes les entreprises capitalistes chassent les profits, il est inévitable qu’un secteur ou un autre de l’économie capitaliste produise plus qu’il ne peut vendre. Cette fois c’était le secteur de la construction de logements aux États-Unis. Sa surexpansion a eu un effet immédiat sur le secteur bancaire qui, dans sa propre chasse aux profits, a eu recours à des pratiques douteuses. Cela a touché d’autres secteurs à tour de rôle et continue encore à se répandre dans l’économie. C’est là où nous en sommes aujourd’hui, avec les entreprises qui ferment et le chômage qui monte à côté des besoins non satisfaits.

Face à ce tsunami économique les gouvernements ont été perdus. Ils ont dépanné les banques mais à part cela tout ce qu’ils ont fait est de faire marcher la blanche à billets. Mais cela ne fera pas faire remonter la production. Cela ne donnera plus tard comme résultat que l’inflation. Encore une démonstration que les gouvernements ne contrôlent pas la façon dont l’économie capitaliste fonctionne.

L’économie capitaliste se redressera tôt ou tard mais d’elle-même, non pas comme résultat d’une action gouvernementale quelconque. Et non sans faire souffrir la classe travailleuse pour bien des mois à venir.

La reprise ne peut se faire sans que le taux de profit ne se redresse. Ce que les employeurs poursuivent activement en imposant des blocages, voire des diminutions, de salaires, des attaques aux régimes de retraite et toutes autres choses auxquelles ils peuvent penser pour réduire les coûts du travail. Certains ont même eu l’effronterie de demander à leurs employés de travailler pour rien. Entretemps les employeurs et les politiciens insistent que la misère doit s’étendre aux fonctionnaires.

Il faut que les travailleurs résistent. Mais la crise a poussé la balance des forces encore plus en faveur des employeurs. Dans les meilleures des circonstances, lorsque la production s’étend et qu’il y a une pénurie de travail, les syndicats luttent durement pour faire monter les salaires un peu plus que les prix. Aujourd’hui, quand la production tombe et le chômage monte, les syndicats ne peuvent faire davantage que retarder le déclin, empêcher que les choses empirent.

Posez-vous donc cette question : pourquoi devons-nous refaire les mêmes luttes continuellement ? Est-ce là le seul avenir ? Oui, aussi longtemps que le système capitaliste avec sa production en vue du profit existera. Heureusement le capitalisme n’est pas la seule façon d’organiser la production et la distribution de ce dont nous avons besoin. Il y a une alternative.

Apprenons la leçon de l’histoire qu’aucun gouvernement ne peut manipuler le capitalisme de façon à assurer de façon permanente le plein emploi et les augmentations salariales régulières. Même si cela était possible, l’exploitation du travail salarié sur laquelle se base le capitalisme existerait toujours.

Nous, travailleurs, nous pouvons — et nous devons — nous organiser pour mettre un fin au système capitaliste qui nous oblige à nous salarier. Nous devons nous organiser pour le remplacer par un système basé sur la production de ce dont nous avons besoin simplement parce que nous en avons besoin et non pas pour faire des profits comme actuellement. La production pour l’usage et non plus la production en vue du profit. Mais nous ne pouvons décider de ce qui sera produit sans posséder et gérer également les moyens de production. Bref, ce qu‘il faut, c’est le socialisme, la possession en commun et la gestion démocratique des moyens de production.

Pour le réaliser, il faut que nous entreprenions une action politique. Il faut que nous nous organisions non seulement en syndicats mais aussi dans un parti politique ayant le socialisme comme seul but et seule politique, un instrument que les travailleurs puissent utiliser afin de gagner le contrôle du pouvoir politique en vue de mettre fin au capitalisme et à son système de salariat et d’introduire à sa place un système basé sur la possession en commun et la gestion démocratique des moyens de production, pour que ceux-ci puissent être utilisés pour satisfaire les besoins de la population, en accord avec le principe « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ».

jeudi 3 septembre 2009

Les racines économiques de la deuxième guerre mondiale

Ce jour, le 3 septembre il y a 70 ans la Guerre mondiale de 1939-45 éclata. On dit souvent qu’il s’agissait d’une guerre entre la Démocratie et le Fascisme, voire entre la Civilisation et la Barbarie. Cependant en réalité il s'agissait d'un conflit d'intérêts matériels, à propos de débouchés, de sources de matières premières et d'itinéraires commerciaux, entre deux blocs rivaux de puissances impérialistes. L'origine économique de la deuxième guerre mondiale a été bien expliqué dans un livre de Henri Claude, De la crise économique à la guerre mondiale, écrit (avant qu'il ne soit passé au PCF) pendant la guerre et publié en 1945, dont nous publions des extraits ci-dessous. Si la structure économique capitaliste du monde était responsable de la guerre, c'est au capitalisme, et non pas à la méchanceté de certains hommes, qu'il faut attribuer tous les crimes, toutes les horreurs, toutes les barbaries que cette guerre a entraînés.

La crise du Profit eut ainsi pour résultat de diviser le monde capitaliste en deux groupes d'États : ceux qui possédaient ou contrôlaient or et matières premières et les autres. The Have et The Have not, comme disaient les Anglais. En 1937, huit nations (États-Unis, Angleterre, France, Pays-Bas, Suisse, Belgique, Argentine, Suède) détenaient 92 % du stock d'or mondial et, parmi elles, les trois premières : France, Angleterre, États-Unis, en possédaient à elles seules 80 %. Ces trois pays avaient, en effet, une encaisse de 16.424.000 kilogrammes d'or fin, alors que les réserves d'or de l'Allemagne, de l'Italie et du Japon n'atteignaient pas 736.000 kilogrammes.

Cette inégalité des conditions matérielles allait avoir des conséquences considérables sur la structure économique et politique des différents groupes d'États. Alors que les pays riches en or conservèrent tant bien que mal leur régime économique et politique, les autres, au contraire, accrurent à un degré inconnu jusqu'alors, les mesures de contrainte économique et politique. Car l'un ne va pas sans l'autre. Pour imposer des mesures de contrainte économique, il faut, évidemment, un pouvoir dictatorial, une soumission complète de la nation à l’Etat qui représente et défend les intérêts supérieurs du capitalisme national et qui prend, en conséquence, toutes les mesures de salut capitaliste pour assurer l'ordre et sauver le Profit. Manquant de matières premières et d'or, les capitalismes les plus pauvres ne pourront se payer le « luxe » d'une démocratie, même de façade. Car ils ne pourront tolérer ni grèves, ni revendications sociales qui risqueraient de faire effondrer l'édifice branlant de leur Économie. Ainsi, la différence des conditions matérielles engendrera-t-elle la différence des régimes économiques et politiques.

Ainsi de nécessité en nécessité, l'État allemand en était arrive à prendre la direction de l'économe tout entière. Pour sauver le Profit, il lui avait fallu se rendre maître des prix intérieurs, maître de la monnaie, maître des échanges avec l'étranger, maître du crédit. Dans les pays les moins riches en débouchés naturels et en matières premières, le capitalisme prit par la force des choses une forme étatique et autoritaire. L'Allemagne, puis l'Italie et le Japon, tendirent ainsi à constituer des cellules économiques isolées monétairement, financièrement, commercialement, du reste du monde, dans lesquelles le cycle des échanges se faisant en circuit fermé, échappait à l'influence du marché mondial. Le capitalisme, dans ces pays, revêtait un caractère « national » parce qu'il s'opposait au capitalisme « international », c'est-à-dire au capitalisme basé sur la liberté du commerce des monnaies et l’or. Poussés à l'autarcie par leurs nécessités propres, l'Allemagne, l'Italie et le Japon, furent amenés à rompre avec les conceptions capitalistes traditionnelles, en substituant le marché fermé au marché ouvert, le commerce bilatéral au commerce multilatéral, les échanges par compensation aux échanges libres, le capitalisme étatique au capitalisme individualiste, les monnaies « artificielles » aux monnaies gagées sur l’or.

L'expansion commerciale germano-nippone et la création de « sphères autarciques » en Europe et en Asie devaient provoquer des réactions inévitables de la part de leurs concurrents.

Nous avons vu en effet qu'à la suite de la crise et du rétrécissement des débouchés extérieurs, un pays capitaliste ne pouvait accroître, sur un marché, le volume de ses exportations qu'en évinçant ses concurrents. L'expansion commerciale du Japon et de l'Allemagne en Asie, en Europe centrale et en Amérique du Sud devait donc nécessairement se faire aux dépens du commerce d'autres puissances.

On constate donc que ce sont les mêmes pays qui faisaient les frais de l'augmentation des exportations germano-nippones. Or, l'Angleterre et les États-Unis pouvaient-ils accepter cette régression de leur commerce en Europe, en Asie et en Amérique ? Une entente était-elle quand même réalisable entre les deux groupes de pays, sur la base des conquêtes commerciales du Japon et de l'Allemagne ? La paix pouvait-elle être maintenue, en dépit de l'expansion économique des pays totalitaires ? Certains l'ont cru qui ont admis la possibilité d'un compromis : L'Allemagne, l'Italie et le Japon se seraient contentes des territoires conquis économiquement et politiquement jusqu'en 1939 et les « démocraties » auraient renoncé à reprendre les positions perdues en Europe et en Chine. Ces pacifistes (Emery et sa suite) voyaient, dans la création des blocs économiques allemands et japonais, à côté des empires anglais et français, et d'un bloc américain sous la tutelle yankee, des gages de paix. Bel exemple des illusions du pacifisme idéaliste ! Pour croire à la viabilité d'un tel compromis, il fallait n'avoir rien compris aux nécessités du régime capitaliste, rien compris aux conditions particulières des échanges après la crise de 1929, rien compris aux conditions fondamentales de la paix. En réalité, toute entente prolongée était rigoureusement impossible entre les États autarciques et les autres grandes puissances. Car les unes ne pouvaient accepter de considérer les conquêtes de l'Allemagne, de l'Italie et du Japon, comme des conquêtes définitives et les autres ne pouvaient pas davantage arrêter leur expansion aux limites de 1939.

L'impossibilité du régime échangiste à fournir normalement et régulièrement les matières premières essentielles à tous les pays, divisa le monde en deux groupes antagonistes : celui des nations dites « insatisfaites » qui réunissait les impérialismes derniers-nés : Allemagne, Italie et Japon, et celui des nations prétendues « satisfaites », Empire britannique, Empire français et États-Unis. Cet antagonisme ne pouvait pas plus que l'antagonisme commercial, recevoir de solution pacifique.

Le premier groupe cherchera à s'emparer, par tous les moyens, des richesses naturelles qu'il ne peut se procurer autrement, et le second résistera, égalaient avec violence, à une dépossession qui l'aurait ruiné. La puissance mondiale de la City de Londres dépendait en effet, du contrôle des matières premières et financières. Y renoncer, c'eût été abdiquer.

Les impérialismes les plus riches étaient donc dans l'incapacité de faire la moindre concession aux impérialismes les moins riches. Le capitalisme ne peut pas davantage résoudre pacifiquement les inégalités entre nations que les inégalités entre les classes sociales. En régime échangiste, tout s'échange, rien ne se donne. Le riche n'est pas libre d'être généreux et l'aumône, quand elle est régulière, s'inscrit dans les prix de revient. Ainsi la guerre était-elle inévitable. Elle l'était d'autant plus que les États autarciques, non seulement ne pouvaient plus reculer, mais étaient obligés d'aller encore plus loin dans la voie des conquêtes.

dimanche 30 août 2009

La définition de « la classe ouvrière » : un rappel

La classe travailleuse (terme à préférer à « classe ouvrière ») est composée des hommes et des femmes qui, exclus de la possession des moyens de production, sont contraints par la nécessité économique à vendre leur énergie mentale et physique pour gagner leur vie. D'après cette définition, un membre de la classe travailleuse ne se distingue ni par sa façon de s'habiller, de parler, ni par le quartier où il habite ni par son métier, ni par le lieu de son travail, mais par la façon dont il gagne sa vie. Toute personne obligée de travailler pour un salaire - qu'elle soit ouvrier, employé de bureau, fonctionnaire, contremaître ou même cadre - est membre de la classe travailleuse. Dans les pays industrialisé comme la France ou le Canada, les travailleurs salariés constituent l’immense majorité de la population.

lundi 24 août 2009

Encore une fois on détruit de la nourriture

Les paysans français ne sont pas contents. La commission européenne vient d’insister pour qu’ils remboursent des subventions reçues de l’État entre 1992 et 2002. Selon Jacques Rouchaussé, secrétaire général des Producteurs de légumes de France, association spécialisée de la FNSEA, premier syndicat agricole, ces subventions
« visaient à réguler le marché lorsqu'il était engorgé. On autorise le retrait, c’est-à-dire la destruction d’une partie de la marchandise et, pour compenser sa perte, le producteur percevait une aide. » (Libération, 3 août).
Cette année aussi, les conditions climatiques favorables ont entraîné des récoltes massives qui n’ont pas toutes trouvé acheteur. Déjà on a commencé à détruire cette soi-disant « surproduction » (voir ici).

La destruction des « excédents » des denrées alimentaires est scandaleuse. Car il ne s'agit pas d'une véritable surproduction par rapport aux besoins réels mais seulement par rapport aux marchés solvables. A part les millions d'hommes, de femmes et d'enfants dans le monde qui meurt chaque année de faim et les millions d'autres qui sont sous-alimentées, il y en a beaucoup en France qui n’ont pas assez à manger. Pourtant on détruit de la nourriture !

Comment expliquer ce cruel paradoxe de la misère dans l'abondance ? Est-ce qu'il n'y a pas une solution ? Bien sûr qu’il y en a une, mais il faut penser gros. Il faudra en finir complément avec le système de prix-salaires-profits où les biens sont produits non pas pour satisfaire les besoins humains mais pour être vendus en vue du profit.

Pour permettre une telle réorientation rationnelle de la production, il faudra que toutes les ressources du globe deviennent le patrimoine commun de toute l’humanité. Seulement alors des récoltes massives cesseront-t-elles d'être le fléau qu'elles sont dans le monde actuel pour devenir le bonheur qu'elles devraient être.

Certains songent à mettre ces denrées gratuitement à la disposition, par exemple, des établissements hospitaliers de toutes sortes. Sans doute que oui, mais ce n'est pas praticable dans le cadre du système actuel puisque ce serait faire rétrécir encore plus le marché solvable et donc ruiner davantage des producteurs.

Si, par contre, on remplaçait la production pour la vente par la production pour la seule satisfaction des besoins humains, l’abondance serait telle que l'on pourrait penser à distribuer gratuitement à tout le monde non simplement des denrées alimentaires, mais d'autres produits également.

Pourquoi pas ? Ce serait plus logique que ce qui se passe actuellement.

lundi 17 août 2009

Le matérialisme dans le monde antique

Au deuxième siècle de notre ère (années 100 à 200), un certain Alexandre fonda un culte du serpent-dieu, culte centré sur sa ville natale Abonotique, un village de pécheurs et un port situé au bord de la Mer Noire en Asie Mineure (de nos jours le port turc d'Inebolu). Aux dires de son contemporain, Lucien de Samosate, Alexandre était un imposteur et un charlatan — un faux devin .

Pourquoi quelqu'un, à une époque où de tels cultes étaient assez communs, et où de nouveaux surgissaient de temps à autre, souhaiterait-il démasquer l'auteur de l'un d'entre eux ? La réponse réside dans le fait que Lucien, orateur et auteur d'essais et de courts récits vivant à Athènes, était un adepte de la philosophie d'Épicure, c'est-à-dire un Épicurien (avec un E majuscule). Épicure a vécu et enseigné à Athènes près de cinq cents ans auparavant (il naquit en 341 av. J.-C. et mourut en 270 av. J.-C.). Ses conceptions ont eu mauvaise presse tout au long de l'Histoire du fait que le mot « épicurien » (avec un e minuscule) en est arrivé à designer une personne menant une vie consacrée sans limite aux plaisirs raffinés.

Ceci n'était pas ce qu'enseignait ou voulait dire Épicure. Il préconisait plutôt une vie simple agrémentée de plaisirs modérés. Ce qu'il a dit, c'est que les humains recherchaient le plaisir et souhaitaient éviter la douleur, mais que pour y arriver il fallait éviter de nourrir des espoirs exagérés et d'avoir peur. On arriverait à un tel comportement en comprenant que la nature fonctionne suivant ses propres lois (qu'aucune intervention de quelque dieu que ce soit ne pourrait changer) et qu'il n'y a aucune vie après la mort (et donc aucune crainte à avoir après la mort).

L'unique exposé complet de la philosophie d'Épicure qui nous soit parvenu est un long poème intitulé De Natura Rerum (De la nature des choses) écrit en latin par Lucrèce, un Romain vivant au premier siècle avant notre ère. C'est un texte matérialiste classique (qui fut naturellement populaire auprès des philosophes des Lumières en France au 18e siècle).

Les Épicuriens s'intéressaient à « la nature des choses » car ils souhaitaient montrer que des phénomènes qu'en ce temps-là on expliquait généralement comme résultant de l'intervention de dieux (par exemple le mouvement du Soleil, de la Lune et des planètes, mais aussi le tonnerre, les tremblements de terre et les épidémies) avaient une explication naturelle et que, par conséquent, il n'y avait aucune raison d'offrir des prières ou des sacrifices pour les empêcher ou les expier. Bien évidemment, étant données les possibilités limitées de la recherche scientifique et de la vérification à cette époque, leurs explications - basées sur l'hypothèse inspirée que tout dans l'Univers était constitué d'atomes - étaient souvent éloignées de la réalité, mais ce n'est pas là le point principal. Ce qu'ils tentaient de faire, c'était d'expliquer l'Univers et ce qui s'y passe en termes purement naturalistes.

Lucrèce commence son poème didactique en faisant l'éloge d'Épicure parce que, au temps où la vie humaine « trainait à terre les chaînes d’une religion qui, des régions du ciel, montrait sa tête aux mortels et les effrayait de son horrible aspect », « ni les fables divines, ni la foudre, ni le ciel avec ses grondements ne purent le réduire » ; Épicure avait tenu tête à la superstition et l'avait « foulée aux pieds ». Lucrèce continue en disant que cette terreur et ces ténèbres de l’âme ne pourront être dissipées que par la compréhension de la conformation extérieure et le fonctionnement interne de la nature :

« Le principe qui nous servira de point de départ, c'est que rien ne peut être engendré de rien par l'effet d'une puissance divine. Car si la crainte tient enchaînés tous les mortels, c'est que sur la terre et dans le ciel leur apparaissent des phénomènes dont ils ne peuvent aucunement apercevoir les causes, et qu'ils attribuent à une action des dieux. Quand donc nous aurons vu que rien ne se fait de rien, alors ce que nous cherchons se découvrira plus aisément ; nous saurons de quoi chaque chose peut recevoir l'être et comment toutes choses se forment, sans intervention des dieux. » (Lucrèce, De la Nature, trad. H. Clouard, Garnier-Flammarion, 1964, pp. 22-23).
A vrai dire, Lucrèce et les autres Épicuriens ne niaient pas que les dieux existaient quelque part sous une certaine forme, mais ils disaient qu'ils ne jouent aucun rôle dans le fonctionnement de la nature ou dans la vie des humains : la nature est « libre, affranchie de maîtres superbes, gouvernant elle-même son empire sans l'aide de dieux » (p. 82).

Lucrèce demandait

« quelle cause a répandu parmi les peuples la croyance aux dieux, a rempli les villes d'autels, a institué ces solennités religieuses qu'on voit se déployer aujourd'hui en tant de grandes occasions, en tant de sanctuaires ? Comment les mortels restent-ils pénétrés de la sombre terreur qui leur fait élever de nouveaux temples par toute la terre et les y pousse en foule dans les jours de fête ? » (p. 186)
Sa réponse était que cela résultait de visions et de rêves d'êtres qui semblaient supérieures aux humains et qui ont alors été imaginés pour contrôler les phénomènes célestes et terrestres :

« O race malheureuse des hommes, qui attribuèrent aux dieux ces phénomènes et qui leur prêtaient des colères cruelles ! Que de gémissements il leur en a coûté, que de blessures pour nous, quelle source de larmes pour nos descendants ! La piété, ce n'est pas se montrer à tout instant la tête voilée devant une pierre, ce n'est pas s'approcher de tous les autels, ce n'est pas se prosterner sur le sol la paume ouverte en face des statues divines, ce n'est pas arroser les autels du sang des animaux, ni ajouter les prières aux prières ; mais c'est bien plutôt regarder toutes choses de ce monde avec sérénité. » (p. 187)
Lucrèce expliquait que l'origine de la religion ne résultait pas uniquement du fait que les gens ignoraient comment la nature fonctionnait, mais aussi de la peur qu'ils avaient à propos de ce qu'ils imaginaient qu'il allait ou pouvait leur arriver après leur mort. Pour lui, Épicurien, cette crainte était sans fondements puisque rien ne se passait alors : quand vous mourez, c'est cela la fin. Si les gens savaient qu'il n'y a pas de vie après la mort soutenait-il, « ils trouveraient d'une certaine façon la force de résister aux supercheries et intimidations des prophètes » (prophète étant pris dans son sens premier de personne prédisant l'avenir, le mot latin correspondant vates signifiant devin ou voyant).

Lucien également, dans son essai centre Alexandre, exprime l'idée des Epicuriens selon laquelle les gens sont motivés par des espoirs et des craintes erronés et c'est ce qui en fait des clients potentiels pour des hommes tels qu'Alexandre qui se targuent de pouvoir prédire l'avenir. Ceux qui pratiquent la philosophie d'Épicure dit-il, sont délivrés « des frayeurs, des fantômes et des chimères ».

L'hostilité entre les Épicuriens et les marchands d'oracles était réciproque. Lucien rapporte qu'Alexandre brûla un jour en public un des livres d'Épicure et en jeta les cendres dans la mer. II a également interdit aux Épicuriens (et aux Chrétiens) de témoigner à propos des mystères associés à son culte qui débutait par « Les Chrétiens, dehors ! Les Épicuriens, dehors ! » clamé par les participants. Lucien n'appréciait guère les Chrétiens, les considérant comme étant des adeptes d'un nouveau culte superstitieux. Dans un autre de ses écrits, La mort de Peregrinus, il dit, à propos des Chrétiens, que « ces malheureux se figurent qu'ils sont immortels et qu'ils vivront éternellement » et qu'ils vouaient un culte à un « sophiste crucifié » qui avait été mis à mort en Palestine parce qu'il avait introduit ce nouveau culte dans le monde.