lundi 30 novembre 2009

Le débat sur l'identité nationale [2]

La semaine dernière nous avons reproduit un chapitre du livre de Gustave Hervé Leur Patrie, en réponse au ministre de l’Identité nationale qui veut
Donner à tous les enfants de France l’occasion de chanter au moins une fois par an la Marseillaise.
Faire participer l’ensemble des forces vives de la Nation à la fête nationale du 14 juillet.
Accroître la place des symboles de la République (drapeau, Marianne) dans l’ensemble des édifices publics.
Quand Hervé lança une campagne anti-patriotique en France au début des années 1900 et recommanda à la SFIO (dont il était membre) et au congrès de 1907 de l’Internationale social-démocrate d’adopter une position anti-patriotique il fut dénoncé comme anarchiste et on lui a dit que les socialistes étaient patriotes. Pourtant il avait raison. C’est pourquoi nous reproduisons un autre chapitre de son livre et qui peut servir même aujourd’hui comme réplique à Eric Besson et aux autres qui veulent imposer le patriotisme, qui ne sert que les intérêts de la classe capitaliste, à la classe travailleuse.

Les mensonges patriotiques : les définitions classiques de la patrie

Demandez à un patriote français, anglais, allemand, italien, ce que c'est que la patrie ; écoutez-le débiter comme un perroquet les définitions de la patrie qu'il a apprises dans ses manuels scolaires : autant d'affirmations, autant de phrases creuses, vides de sens, ou mensongères.

— Qu'est-ce que la patrie, bon patriote ?
— C'est la terre où je suis né.
- Mais non perroquet ! Si tu es né à Landerneau, si tu y as grandi, si tu y as goûté tes premières joies, c‘est Landerneau ta patrie, d'après ta définition. Mais ce patriotisme de clocher, que tout le monde possède a des degrés divers, ce n'est pas ce qu'on appelle le patriotisme : l'amour du village natal s'explique nullement l'amour de la France entière, avec les villes ou les villages ou tu n'es pas né, ou tu n'as jamais mis le pied.auxquels ne t'attache par conséquent aucun souvenir d'enfance. Si Landerneau était annexé demain par les Allemands, Landerneau n'en serait pas moins ton pays natal, le pays auquel tous tes souvenirs de jeunesse resteraient attachés.

- La patrie, c'est la terre des ancêtres.
- Cela sonne bien ! terre des ancêtres l En se battant les flancs, avec de grands efforts d'imagination, on croit voir les générations d'aïeux couvrant de leur sueur et de leur sang le sol de la patrie. Mais ce qu'il en faut de l'imagination, de la sensibilité et de la vertu pour aimer des ancêtres dont la silhouette se perd dans la nuit des temps.
Voyons ! bon patriote ! Tu aimes ton père ? Moi aussi, j'aime le mien ; ton grand-père ? moi aussi ! ton arrière grand-père ? moi aussi ! si j'en ai entendu dire du bien, et on dit toujours du bien des morts, même quand de leur vivant ils ont été des êtres vils et méprisables, mais au fond, tes ancêtres, ceux que tu n'as pas connus, tu t’en moques, hein ? comme de ta première culotte ! Et moi aussi.
D'ailleurs, s'ils ont arrosé de leur sueur et de leur sang la terre de Landerneau, aime ce coin de terre, bon patriote, mais ils n'ont pas arrosé la France entière ; ne te crois donc pas obligé d'aimer les villes et les villages qu'ils n'ont jamais arrosés ni de leur sueur ni de leur sang.
Ah ! ils ont arrosé la terre natale de leur sueur et de leur sang, les ancêtres ; oui, ils en ont versé beaucoup pour leurs maîtres, les rois, les nobles et les prêtres ; ils auraient mieux fait de verser moins de sang pour agrandir les domaines de leurs maîtres ou leur faire des rentes, et d'en verser un peu plus pour améliorer leur propre condition et la nôtre, par suite, en tombant à bras raccourcis sur leurs rois, leurs seigneurs et leurs curés.
Il y en a qui se sont révoltés, c'est vrai, mais est-ce que nos ancêtres étaient parmi les Jacques, les Croquants et les Va-nu-pieds qui, à maintes reprises, se soulevèrent ou parmi les soldats du roi qui étouffèrent les insurrections dans le sang ? Étaient-ils parmi les révolutionnaires qui de 1789 a 1793 brulèrent les chartes et les châteaux ou étaient-ils parmi les chouans d'Anjou, de Bretagne, de Vendée, qui luttaient centre eux, ou parmi les royalistes du Midi qui voulurent livrer Lyon et qui livrèrent Toulon aux ennemis de la Révolution.

- La patrie, c'est le pays des gens de notre race.
- Mais, dans toutes les patries européennes, il y a plusieurs races différentes ; en Allemagne, il y a des Slaves et des Germains ; même en notre pays dont la population est une des plus homogènes, il y a plusieurs races : le Provençal, qui a beaucoup de sang latin dans les veines, est beaucoup plus près de l'ltalien, par la race, que du Français du Nord,le Français de l'Est a beaucoup de sang allemand dans les veines ; il ne manque pas de Français du Nord qui sont de race flamande ; les Bretons sont un groupe différent, beaucoup plus proches parents du Gallois, de l'Écossais ou de l'Irlandais que du Français du Nord, de l'Est ou du Midi. Quel Français d'ailleurs, quel Allemand, de nos jours, après les séjours que les armées françaises ont faits en Allemagne et les armées allemandes en France, est sur de n'être pas le fils d'un des soldats ennemis venus en vainqueurs au pays, de leurs ancêtres.
D'ailleurs si les patries doivent comprendre les gens d'une même race, comme il est établi que les Italiens, les Français, les Allemands, les Anglais actuels ont tous des ancêtres communs, venus d'Asie, ce seraient tous les Européens qui seraient nos compatriotes ! et pas seulement les Européens, pourquoi pas tous les hommes, quelle que soit la couleur de leur peau, puisqu'ils appartiennent à la race humaine comme nous !

— La patrie c'est la terre où l'on parle notre langue !
— Il y a trente ans, la plupart des Alsaciens ne parlaient et ne comprenaient que l'allemand, il y avait plus d'un million de Bretons qui n'entendaient pas le français ; il y avait des milliers de paysans du nord qui ne savaient que le flamand et pourtant tous ces gens étaient Français, aimaient la France.
En Suisse, une partie de la population parle l'allemand, une autre l'italien, une autre le français ; et pourtant il y a une patrie suisse. En revanche, les Cubains qui parlent espagnol, viennent de chasser les Espagnols et ne veulent pas appartenir à la patrie Espagnole ; les Américains du nord parlent anglais et pourtant ils sont loin de considérer l'Angleterre comme leur patrie. Ce n'est donc pas la communauté de langue qui constitue essentiellement la patrie.

- La patrie c'est un sorte de communion d'idées, de sentiments, de goûts, de mœurs, d'intérêts qui fait qu'on veut vivre ensemble, à part des étrangers.
— Ah ! elle est touchante la communauté d'idées et de sentiments qui unit les Français cléricaux et anticléricaux, antisémites et libres-penseurs, nationalistes et dreyfusards, royalistes, bonapartistes, républicains et socialistes ? Et notez bien que ce touchant accord existe en Italie, en Espagne, en Angleterre. Tous les jours, il se traduit, là comme chez nous, par des polémiques ardentes, des injures, des échanges de gifles et de coups de poing, et de temps à autre par des coups de fusil.
Elle est belle, n'est-ce pas, la communion d'idées et de sentiments qui unit les patriotes d'un même pays ?
Si, dans un même pays, riches et pauvres veulent rester du même groupement, continuer à vivre ensemble, à l'écart des étrangers, et se méfient des autres peuples, c'est que dans toutes les patries les riches enseignent aux pauvres la haine des étrangers et des autres patries. Autrement, les ouvriers et paysans de France n'auraient pas plus de répugnance à vivre dans la même patrie que les paysans et les ouvriers d'Allemagne, que les Suisses français et allemands n'en ont à vivre dans une seule et même patrie.

— La patrie est une mère, notre mère commune ; c'est une grande famille dont tous les membres ont des intérêts communs.
— Ceci est un comble. On dirait que les gens qui écrivent ces choses cocasses ignorent la lutte acharnée qui existe entre tous les concurrents d'une même industrie, l'antagonisme d'intérêts qui sépare, dans un même pays, protectionnistes et libres-échangistes; après tout, peut-être qu'ils considèrent que les grèves, même quand elles s'accompagnent de sacs d'usines et de fusillades de grévistes, manifestent, à un haut degré l'harmonie et l'entente qui règnent entre le patronat et les salariés ?
Dans ces singulières familles, que sont les patries, quelques uns des enfants sont assis autour d'une table bien garnie, ou rien ne manque, pas même ce que le vulgaire appelle l'assiette au beurre. Ils mangent, ils boivent, ils devisent joyeusement, ils s'amusent; jouissances intellectuelles et matérielles, rien ne leur manque. La vie est pour eux un long banquet.
Pendant ce temps, les autres membres de la famille travaillent comme des bêtes de somme, ils battent le beurre pour qu'on n'en manque pas à la table de leurs frères les privilégiés.
La patrie est une mère !
Qu'est-ce qu'une mère ?
C'est une femme bonne, aimante, qui, à la table de famille, partage ce qu'elle a entre tous ses enfants, qu'ils soient beaux ou laids, solides ou malingres, gâtant même de préférence les malades.
Mais ce n'est pas une mère que la femme qui, à la table de famille, gorge quelques-uns de ses enfants, et laisse les autres, souvent ses plus méritants, manquer du nécessaire ; ce n'est pas une mère, c'est une marâtre.
Les patries, des mères ! Allons donc, des marâtres cruelles que tous leurs fils déshérités ont le droit et le devoir d’exécrer.

mercredi 25 novembre 2009

Le débat sur « l'identité nationale »

Eric Besson, qui a le titre grandiloquent (et inquiétant) de ministre de l' « immigration, de l'intégration, de l'identité nationale, et du Développement solidaire », a lancé un « grand débat » sur ce sujet. Voici une contribution de Gustave Hervé tirée de son livre de 1905 Leur Patrie
(avant qu'il soit devenu patriote chauvin lui-même en 1914) :
La Patrie Française

Qu'est-ce qu'une patrie ?

Pour quiconque ne veut point se payer de mots, pour quiconque veut oublier un instant les définitions fantaisistes de la patrie qu'on lui a apprises à l'école, une patrie c'est un groupe d'hommes vivant sous les mêmes lois, parce qu'eux mêmes ou leurs ancêtres ont été amenés, de gré ou de force, de force le plus souvent, a obéir à un même souverain, à un même gouvernement.

Ainsi la patrie française a été constituée par la réunion d'un grand nombre de provinces, petites ou grandes, héritées, conquises ou escamotées par les rois d'avant la Révolution de 1789, ou par les souverains qui leur ont succédé au XIXe siècle ; on pourrait en dire autant de toutes les patries modernes.

Toutes les patries ont un caractère commun ; toutes, sans exception, la patrie française comme les autres, sont composées de deux classes : une minorité de privilégiés, une majorité de parias.

Le nombre des privilégiés, comme le mode d'exploitation peut différer d'un siècle à l'autre ; mais dans tous les temps et dans tous les pays, une minorité a vécu aux dépenses d'une majorité qui végétait dans la gêne et l'ignorance.

Sous l'ancien régime, en France, les privilégiés, c'étaient, avec les rois, l'aristocratie foncière, laïque et ecclésiastique et avec elle déjà, sinon en droit, du moins en fait, l'aristocratie d'argent ; par les corvées, les dîmes, les impôts de toutes sortes, directs ou indirects, un million de frelons prélevaient sur le travail de vingt millions de paysans, d'ouvriers et de boutiquiers, de quoi vivre dans une fastueuse oisiveté.

La Revolution de 1789-93 balaya ces privilégiés ; aussitôt une nouvelle classe s'installa à leur place, plus active, plus intelligente, plus âpre au gain aussi, en tout cas plus capable de faire rendre davantage aux masses laborieuses.

Après le gigantesque coup de filet de 1789-93 sur les biens nationaux, pour digérer en paix sa riche proie, la nouvelle classe privilégiée s'abrite derrière le sabre de Napoléon ; elle envahit toutes les administrations, le Corps législatif, le Conseil d'Etat ; entre 1815 et 1848, elle se réserve à elle seule et aux débris de l'ancienne aristocratie foncière avec qui elle s'allie par des mariages, le droit de voter : 90.000 électeurs de 1815 a 1830, 200.000 de 1830 à 1848.

Sous l'Empire, sous la Restauration, sous Louis-Philippe, elle profile de son influence ou de sa mainmise sur le gouvernement pour faire des lois à son profit, au détriment de la masse.

Elle livre les mines et les chemins de fer à des conditions onéreuses pour la nation, mais profitables pour elle, à ceux de ses membres qui ont des capitaux disponibles.

Elle institue un système fiscal dans lequel les riches ne paient pas une part proportionnelle à leur fortune, dans lequel tout le poids des impôts pèse sur les épaules des pauvres, grâce à l’inique répartition des impôts directs, et a l'iniquité plus grande encore des impôts de consommation progressifs à rebours.

Elle autorise les capitalistes à fonder des sociétés, mais elle interdit jusqu'en 1864, sous peine de durs châtiments, aux ouvriers de se coaliser pour défendre leurs salaires.

Elle crée, au préjudice de la masse des contribuables des traitements de 6,000, 8,000, 10,000, 50,000 francs aux gros fonctionnaires presque tous issus de son sein, et elle réserve des salaires de famine aux cantonniers, aux instituteurs et à tous les petits fonctionnaires sortis du peuple.

Elle imagine ou laisse subsister, devant les tribunaux, une procédure coûteuse, qui met la justice à la portée des riches seuls.

Favorisée par les lois, favorisée par le jeu normal de la concurrence qui en une Societé, où les instruments de travail appartiennent, non à la collectivite, mais à des particuliers, amène infailliblement l'ecrasement des petits producteurs par les moyens, des moyens par les gros, la bourgeoisie fortifie pendant tout le XIXe siecle sa domination économique sur la grande masse de la nation : mines, chemins de fer, sucreries, minoteries, tissages, gros magasins, banques, grands domaines agricoles, elle accapare tout, prélevant des dîmes enormes sur les petits proprietaires ruraux, sur les petits boutiquiers, sur les journaliers agricoles ou industriels.

La limite entre les deux classes a beau n'être pas marquée par des poteaux-frontiere; il y a beau avoir, en tous pays, entre les riches et les pauvres une zone intermédiaire où évolue la classe moyenne, tout, jusqu'au langage, jusqu'au costume, jusqu'à la démarche, trahit dans chaque patrie la juxtaposition, la superposition d'une classe dirigeante et d'une classe inférieure.

Aux uns, les professions dites libérales, plus douces, plus considérées plus agréables, et mieux payées que les travaux manuels ; à eux, dans l'agriculture, le commerce et l'industrie, le travail de direction ou de surveillance qui flatte la vanité, permet les loisirs, procure parfois le luxe et la richesse, le plus souvent, le large bien-être ; à eux aussi, parfois, le droit de vivre de leurs rentes, de père en fils, sans travailler, sans même diminuer leurs capitaux si leur argent est place dans des entreprises qui rapportent ; à eux encore les jouissances intellectuelles, celles des arts et des lettres ; à eux enfin, les belles relations qui permettent souvent, s'ils se sont mis dans un mauvais cas, d'éviter les rigueurs de la loi pénale.

Aux pauvres, à la foule des fonctionnaires subalternes, des petits commerçants sans avances, des paysans sans capitaux, à la masse des sans-propriété, à la multitude des domestiques des deux sexes, l'ignorance, les travaux pénibles ou rebutants, les métiers dangereux ou malsains, les longues besognes qui dégoûtent du travail et poussent les hommes à l'ivrognerie et les femmes plus bas encore ; à eux, les salaires de famine ou les bénéfices dérisoires ; à eux, l'insécurité du lendemain, les rigueurs de la loi à la moindre faute, et si la maladie, la vieillesse ou le chômage arrivent, les privations et la misère noire, avec, pour les femmes surtout, son cortège de tristesses et de hontes.

Une patrie, c'est cela !

C'est cette monstrueuse inégalité sociale, cette honteuse exploitation d'une nation par une classe privilégiée.

dimanche 15 novembre 2009

Notre « programme immédiat »

Voici des mesures à prendre lorsque le socialisme sera instauré:

* l'annulation de tous les titres de propriété et droits territoriaux ; tout ce qui se trouve sur et dans la terre devient le patrimoine commun de l'espèce humaine ;

* la prise de décision démocratique concernant tous les aspects de la vie sociale ;

* l'abolition de l’argent et des frontières ;

* l'organisation de la production, afin que chacun ait accès à tout ce dont il a besoin quelle que soit sa capacité de contribution ;

* l'extension massive de l'automation afin de supprimer tout travail monotone, malsain et dangereux ; la réduction drastique de la journée de travail nécessaire ;

* le développement des sources d'énergie qui préservent les ressources et minimisent la pollution, de façon à restituer l'équilibre avec la nature, que le capitalisme et sa course folle vers le profit ont bouleversé ;

* l'arrêt immédiat de la production d'armes, la dissolution des forces armées dans tous les pays ;

* l'élimination de la faim dans le monde.

samedi 7 novembre 2009

Claude Lévi-Strauss et Gracchus Babeuf

L’ethnologue (ou plutôt le théoricien de l’ethnologie) Claude Lévi-Strauss vient de décéder à l’âge de 100 ans. Connu pour son « structuralisme », dans sa jeunesse il était marxiste (non-léniniste) et il a même écrit une brochure sur Gracchus Babeuf pour le Parti Ouvrier Belge, comme Alexandre Pajon l’explique dans son Claude Lévi-Strauss Politique De la SFIO à l'UNESCO :

La conversion de Claude Lévi-Strauss au socialisme fut précoce ; il avait 16 ans, en 1924, quand il fut initié au marxisme, lors de vacances en Belgique. Un jeune militant du Parti Ouvrier Belge (P.O.B), fils d'amis de la famille, destiné à finir sa carrière comme ambassadeur à Moscou, Arthur Wauters, lui fit lire Marx, Proudhon ; et surtout « un vieux militant (le) promena » dans les réalisations de ce parti : coopératives, maisons du peuple, syndicats. Le jeune Francais en devint une sorte de « pupille » du P.O.B.

Les professeurs qu'il connut ne paraissent pas l'avoir fortement influencé ; son professeur de philosophie, quoique socialiste, ne le gagna pas au bergsonisme. « A l'arrivée en classe de philosophie, j'étais vaguement imbu d'un monisme rationaliste que je m'apprêtais à justifier et fortifier ; j'avais donc fait des pieds et des mains pour entrer dans la division dont le professeur avait la réputation d'être le plus avancé », en fait il était socialiste. Et « sur le plan philosophique, sa doctrine offrait un mélange de bergsonisme et de néo-kantisme qui décevait rudement mon espérance ». Les convictions socialistes du jeune homme étaient fermement arrimées au marxisme. À dix-huit ans, il avait lu non seulement Le Manifeste mais aussi Le Capital. Première étape révélatrice de son cheminement intellectuel : la publication de Gracchus Babeuf et le communisme ; elle fut prise en charge par ses amis beiges. L’Églantine était une publication du Parti Ouvrier Belge. Le fascicule, disponible dans les archives de l’OURS, avec une dédicace de Claude Lévi-Strauss est paginé sur trente-sept pages. Son auteur dit en 1988 à Didier Eribon qu'il « préfér(ait) en oublier l'existence ». Ce texte, au ton didactique, avait été rédigé à partir du sujet donné par son professeur d'histoire d'hypokhâgne (A. Cresson). Il soulignait que la « synthèse nouvelle » proposée par Babeuf se distinguait des « plans de constitutions communistes » de Mably, Rétif de la Bretonne ou Meslier. A la place des « souhaits vagues, des demandes chimériques », elle offrait « un projet concret », elle serait la « première apparition du socialisme dans l'histoire », mais encore dans une « forme grossière et primitive ». La lecture de l'histoire de la révolution française, comme l'interprétation de Babeuf étaient très marxisantes. Ainsi, selon lui, après la fusillade du Champ de Mars du 17 juillet 1791, « le socialisme naissant semblait être étouffé » ; en 1793, « le socialisme perd son caractère doctrinal, et se manifeste par de violentes revendications populaires, et surtout par une politique révolutionnaire contre les riches ». A Babeuf, il était reproché de ne pas avoir tenu assez compte des facteurs économiques dans les transformations sociales. Si le bachelier reconnaissait que cette doctrine était, comme celles des autres penseurs du XVIIIe siècle, avant tout philosophique, il n'en reprenait pas moins les analyses de Friedrich Engels et de Gabriel Deville pour l'attaquer. Gabriel Deville, traducteur des oeuvres de Karl Marx, avait aussi rédigé une analyse sur Babeuf.

Nettement plus originales, et instructives, sont pour nous les lignes consacrées à la critique de la généalogie de la société civile et au projet de société nouvelle. Claude Lévi-Strauss n'était pas alors le simple porteur d'une vulgate partisane. La lecture du Contrat social, des réflexions personnelles rendent son analyse plus complexe. Il était déjà marqué par les influences conjuguées des lectures scolaires et de son expérience belge. Tout d'abord, il s'interrogeait sur la conception des premières formes de sociétés qu'ont pu avoir les hommes du XVIIIe siècle. Nombreux étaient ceux pour lesquels, comme Rousseau, le droit de propriété était « contraire a la loi de la Nature » ; « l'Etat idéal » était alors conçu « soit sous la forme d'un socialisme d'Etat » (projets de reforme fiscale de Mably, d'Argenson), « soit sous celle du communisme intégral (Lycurgue, Platon, Ajaoïens, Mezzoraniens, Quakers, premiers Chrétiens, habitants de l'Auvergne ». Dans les années qui précèdent la Revolution,

« on écrit des romans sociaux, on est dans l'admiration des Hottentots qui vivent dans le touchant état de Nature, mais jamais ne vient à l'imagination d'un seul littérateur qu'un tel mode de gouvernement puisse s'appliquer en quelque manière à la société où il vit. Qu'on ne s'étonne donc pas de voir Frédéric II, un des monarques les plus absolus — ou Necker un des plus gros banquiers du siècle — parler avec attendrissement des sociétés communistes. Ils étaient sincères ».

La réflexion sur les origines de la propriété conduisit le jeune homme à se soucier des apports de l'archéologie (Rome, Lacédémone) mais aussi de l'ethnographie. Il souligna à quel point « le sentiment et la morale prêch[ant] en faveur du communisme ne suffisent pas », que le socialisme avait besoin de fondement scientifique. Ainsi « parce qu'ils ne sont pas attachés à un projet concret, tous ces ouvrages ne font l'objet d'aucune censure » au XVIIIe siècle. Le socialisme a donc besoin d'une doctrine offensive. Le retour constant de la pensée politique aux sources de 1789 conduisait nécessairement à retrouver les débats sur la démocratie antique, les réflexions de Diderot, Montesquieu ou Rousseau sur les sociétés traditionnelles que l’on avait découvertes alors. Paul Hazard nota aussi l'avènement du thème du bon sauvage au XVIIIe siècle, dont la vertu primitive devait être comparée aux erreurs et aux crimes de la civilisation européenne. Les Lumières avaient cherché dans l'Antiquité, le Nouveau Monde, dans les îles des mers du Sud, des réponses aux questions posées par les difficultés de leurs propres sociétés et systèmes politiques. Entre les deux guerres, les acquis de l'archéologie et de l'ethnographie avaient cru mais les problèmes restaient les mêmes.

Le rôle de l'éducation et des préjugés comme fondements de l'ordre social était aussi souligné. Mais Lévi-Strauss tenait à se dégager de la vision de Babeuf qui faisait de l'éducation la base de la société civile, le moteur de son évolution. Car

« une telle conception, [...] s'apparente aux théories les plus modernes, inspirées par la réaction contre l'école marxiste, [...] qui tentent de substituer à la base de la sociologie le fait psychologique au facteur économique ».

En clair, on retrouve ici le vieux débat sur la formation de la conscience individuelle et de la conscience de classe. Claude Lévi-Strauss paraît avoir rejoint ceux qui défendaient le primat du déterminisme social et économique. La conclusion de l'essai confirme le matérialisme bon teint de l'auteur, mais nous place aussi sur une autre piste :

« Pour ce qui est de l'art, Babeuf, qui entre parenthèses, avait désapprouve le Manifeste dit "des Égaux" parce qu'il contenait la phrase : "Perissent, s'il le faut, tous les arts, pourvu qu'il nous reste l'égalité raille !" montre dans la société communiste l'avènement d'un art collectif, qui réunirait tous les artistes dans un même travail social : "Aux poèmes frivoles, a l'architecture mesquine, aux tableaux sans intérêt, on verrait succéder les temples, les cirques, et les portiques sublimes...". C'est sur cette vision radieuse de la société nouvelle que nous terminerons l'analyse de la doctrine du premier socialiste ».

Nous n'irons pas surinterpréter un texte de ce type, enthousiaste et juvénile. Il témoigne à la fois d'une réelle fermeté de pensée et aussi d'un intérêt pour les questions sociologiques et esthétiques.

Le cheminement de Claude Lévi-Strauss vers le socialisme fut d'abord intellectuel ; hors de tout déterminisme social évident, faut-il y chercher le résultat d'un tropisme moral ? A la passion pour le Quichotte, cette « recherche obsessionnelle du passé derrière le présent », succéda un engagement tout aussi entier pour changer le monde. Il n'avait pas dix ans qu'il récitait du Cervantes, à dix-huit ans le lyrisme révolutionnaire avait pris le relais. Il était devenu un marxiste convaincu.

Bien entendu, plus tard Lévi-Strauss a abandonné le marxisme pour le structuralisme.

mercredi 4 novembre 2009

Le socialisme n’a jamais été essayé

Traduction de l'éditorial du Socialist standard de novembre 2009.

Il y a vingt ans ce mois-ci le Mur de Berlin tombait, symbolisant la fin de la division de l’Europe entre sphères d’influence russe et occidentale. La Russie perdait la guerre froide et ses dirigeants sous Gorbatchev avaient décidé de ne plus soutenir les régimes fantoches qu'elle avait mis en place en Europe de l'Est, conformément au dépeçage convenu entre Roosevelt, Churchill et Staline à Yalta en février 1945.

De ce point de vue, cela représentait un changement dans l'équilibre des forces impérialistes. Le « pire » restait à venir pour la Russie où deux ans plus tard la soi-disante « Union des Républiques Socialistes Soviétiques » se partitionnait, réduisant la Russie à la plus modeste taille depuis des siècles.

Il y eut quelques avantages pour les peuples des pays concernés. La démocratie politique limitée qui existait en Europe occidentale leur était étendue, permettant aux travailleur de s’organiser dans des syndicats qui n’étaient pas intégrés à l’appareil d'État, comme ça avait été le cas, et aux gens de s’exprimer et de propager leurs différentes opinions politiques, notamment socialistes. La fin de la dictature du parti unique était clairement une évolution bienvenue.

Nous avions espéré davantage. Après tout, nous avions dénoncé depuis longtemps la prétention de ces pays à s'appeler « socialistes » et les faits nous ont donné raison. Leur élimination aurait dû faciliter notre propagande socialiste mais malheureusement c'est le contraire qui s'est produit: nombreux sont ceux qui ont considéré que leur échec était l'échec du socialisme. On a entendu que le socialisme avait été essayé, avait échoué, était désormais périmé. Les intellectuels pro-capitalistes comme Francis Fukuyama ont même triomphalement célébré la « fin de l'histoire » où l'évolution humaine se terminait, paisiblement et harmonieusement, dans l'économie de marché universelle. Cela a présenté une difficulté pour quiconque s'appelle socialiste. Beaucoup parmi ceux qui revendiquaient ce nom ont laissé tombé tout projet alternatif et nous ont dit que le seul choix était désormais entre différents « modèles » de capitalisme. Nous nous sommes opposé à cela et avons réaffirmé la pertinence du socialisme: ce qui avait échoué en Russie et en Europe de l'Est ça n'était pas du socialisme mais une forme de capitalisme où c'était l'État qui orchestrait l'exploitation de la classe travailleuse et l'accumulation du capital issue des profits. C'était ce système capitaliste d'État qui avait échoué, pas le socialisme.
La chute du Mur n'a apporté ni la paix ni l'harmonie. Le capitalisme a continué de produire des guerres et des crises économiques sous la menace d'un réchauffement planétaire. La privation générale et l'aliénation se poursuivent. La propriété commune et la gestion démocratique des forces productives, avec une production pour l'usage selon le principe « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins », demeure le seul cadre dans lequel pourront être résolu les problèmes qui se posent à la classe travailleuse en particulier et à l'humanité en général.



Comme chaque mois, le Socialist standard est téléchargeable au format pdf. On peut également s’y abonner pour £20 depuis le continent (£25 au Canada) en écrivant à: The Socialist Party, 52 Clapham High Street, London SW4 7UN., Royaume Uni. En cas de paiement paypal, envoyez un mail à spgb@worldsocialism.org pour signaler qu’il s’agit d’un abonnement au Socialist standard et non d’un don

lundi 2 novembre 2009

L’impérialisme, trait inhérent au capitalisme


La phase finale de la conquête géographique du marché mondial par le capitalisme dans la seconde moitié du 19e siècle a pris la forme d’une bagarre pour les colonies en Afrique et dans l’Océan Pacifique. A la fin, pratiquement toute la surface de la planète était occupée par l’un ou l’autre des États capitalistes les plus forts. On alors reconnu que le capitalisme était un système mondial et pas seulement une collection de capitalismes existant nationalement, une reconnaissance qu’ont exprimée, malgré leurs erreurs, des ouvrages comme celui de Rosa Luxemburg L’Accumulation du Capital, celui de Boukharine Économie mondiale et impérialisme et celui de Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme. On se mit à utiliser le terme « impérialisme » pour décrire ce nouveau développement.

Lénine argumenta que l’impérialisme était « le stade suprême du capitalisme ». Mais l’impérialisme est défini comme la tendance des États capitalistes à utiliser la force à des fins économiques (pour acquérir ou protéger des marchés, des sources de matières premières, des routes commerciales ou des débouchés) alors que cela a été une caractéristique du système capitaliste depuis ses débuts au 16e siècle. En fait, tous les États sont impérialistes dans ce sens, même les faibles qui sont eux-mêmes victimes d’autres États plus forts.

N’importe quel État, si la question se pose, utilisera la force pour aider les entreprises qui opèrent à l’intérieur de ses frontières à acquérir une part de profits aussi grande que possible. En fait, le rôle spécifique que les États ont à jouer dans l’économie capitaliste mondiale est d’aider de cette manière ses entreprises (qu’elles soient privées et étatisées). Dans le capitalisme les États forts ont toujours eu tendance à dominer les États plus faibles et les États faibles essaieront toujours de dominer les États qui sont encore plus faibles. Dans ce sens, l’impérialisme du genre qu’on a vu dans la seconde moitié du 19e siècle, quand les États-Unis et les États les plus forts d’Europe utilisaient la force pour s’emparer de marchés protégés, sources de matières premières et de débouchés, n’avait rien de nouveau. Il ne méritait pas d’être décrit comme « le stade suprême du capitalisme » puisque ce genre de comportement de la part des États avait été une caractéristique du capitalisme dans tous les stades.

Ceci dit, il y a un sens dans lequel la bagarre qui a eu lieu à la fin du 19e siècle a bien marqué un nouveau « stade » du capitalisme. Elle a entraîné à la subordination définitive de toute la planète à un pouvoir capitaliste ou un autre. En d’autres termes, le capitalisme est arrivé à dominer complètement le globe.