lundi 30 novembre 2009

Le débat sur l'identité nationale [2]

La semaine dernière nous avons reproduit un chapitre du livre de Gustave Hervé Leur Patrie, en réponse au ministre de l’Identité nationale qui veut
Donner à tous les enfants de France l’occasion de chanter au moins une fois par an la Marseillaise.
Faire participer l’ensemble des forces vives de la Nation à la fête nationale du 14 juillet.
Accroître la place des symboles de la République (drapeau, Marianne) dans l’ensemble des édifices publics.
Quand Hervé lança une campagne anti-patriotique en France au début des années 1900 et recommanda à la SFIO (dont il était membre) et au congrès de 1907 de l’Internationale social-démocrate d’adopter une position anti-patriotique il fut dénoncé comme anarchiste et on lui a dit que les socialistes étaient patriotes. Pourtant il avait raison. C’est pourquoi nous reproduisons un autre chapitre de son livre et qui peut servir même aujourd’hui comme réplique à Eric Besson et aux autres qui veulent imposer le patriotisme, qui ne sert que les intérêts de la classe capitaliste, à la classe travailleuse.

Les mensonges patriotiques : les définitions classiques de la patrie

Demandez à un patriote français, anglais, allemand, italien, ce que c'est que la patrie ; écoutez-le débiter comme un perroquet les définitions de la patrie qu'il a apprises dans ses manuels scolaires : autant d'affirmations, autant de phrases creuses, vides de sens, ou mensongères.

— Qu'est-ce que la patrie, bon patriote ?
— C'est la terre où je suis né.
- Mais non perroquet ! Si tu es né à Landerneau, si tu y as grandi, si tu y as goûté tes premières joies, c‘est Landerneau ta patrie, d'après ta définition. Mais ce patriotisme de clocher, que tout le monde possède a des degrés divers, ce n'est pas ce qu'on appelle le patriotisme : l'amour du village natal s'explique nullement l'amour de la France entière, avec les villes ou les villages ou tu n'es pas né, ou tu n'as jamais mis le pied.auxquels ne t'attache par conséquent aucun souvenir d'enfance. Si Landerneau était annexé demain par les Allemands, Landerneau n'en serait pas moins ton pays natal, le pays auquel tous tes souvenirs de jeunesse resteraient attachés.

- La patrie, c'est la terre des ancêtres.
- Cela sonne bien ! terre des ancêtres l En se battant les flancs, avec de grands efforts d'imagination, on croit voir les générations d'aïeux couvrant de leur sueur et de leur sang le sol de la patrie. Mais ce qu'il en faut de l'imagination, de la sensibilité et de la vertu pour aimer des ancêtres dont la silhouette se perd dans la nuit des temps.
Voyons ! bon patriote ! Tu aimes ton père ? Moi aussi, j'aime le mien ; ton grand-père ? moi aussi ! ton arrière grand-père ? moi aussi ! si j'en ai entendu dire du bien, et on dit toujours du bien des morts, même quand de leur vivant ils ont été des êtres vils et méprisables, mais au fond, tes ancêtres, ceux que tu n'as pas connus, tu t’en moques, hein ? comme de ta première culotte ! Et moi aussi.
D'ailleurs, s'ils ont arrosé de leur sueur et de leur sang la terre de Landerneau, aime ce coin de terre, bon patriote, mais ils n'ont pas arrosé la France entière ; ne te crois donc pas obligé d'aimer les villes et les villages qu'ils n'ont jamais arrosés ni de leur sueur ni de leur sang.
Ah ! ils ont arrosé la terre natale de leur sueur et de leur sang, les ancêtres ; oui, ils en ont versé beaucoup pour leurs maîtres, les rois, les nobles et les prêtres ; ils auraient mieux fait de verser moins de sang pour agrandir les domaines de leurs maîtres ou leur faire des rentes, et d'en verser un peu plus pour améliorer leur propre condition et la nôtre, par suite, en tombant à bras raccourcis sur leurs rois, leurs seigneurs et leurs curés.
Il y en a qui se sont révoltés, c'est vrai, mais est-ce que nos ancêtres étaient parmi les Jacques, les Croquants et les Va-nu-pieds qui, à maintes reprises, se soulevèrent ou parmi les soldats du roi qui étouffèrent les insurrections dans le sang ? Étaient-ils parmi les révolutionnaires qui de 1789 a 1793 brulèrent les chartes et les châteaux ou étaient-ils parmi les chouans d'Anjou, de Bretagne, de Vendée, qui luttaient centre eux, ou parmi les royalistes du Midi qui voulurent livrer Lyon et qui livrèrent Toulon aux ennemis de la Révolution.

- La patrie, c'est le pays des gens de notre race.
- Mais, dans toutes les patries européennes, il y a plusieurs races différentes ; en Allemagne, il y a des Slaves et des Germains ; même en notre pays dont la population est une des plus homogènes, il y a plusieurs races : le Provençal, qui a beaucoup de sang latin dans les veines, est beaucoup plus près de l'ltalien, par la race, que du Français du Nord,le Français de l'Est a beaucoup de sang allemand dans les veines ; il ne manque pas de Français du Nord qui sont de race flamande ; les Bretons sont un groupe différent, beaucoup plus proches parents du Gallois, de l'Écossais ou de l'Irlandais que du Français du Nord, de l'Est ou du Midi. Quel Français d'ailleurs, quel Allemand, de nos jours, après les séjours que les armées françaises ont faits en Allemagne et les armées allemandes en France, est sur de n'être pas le fils d'un des soldats ennemis venus en vainqueurs au pays, de leurs ancêtres.
D'ailleurs si les patries doivent comprendre les gens d'une même race, comme il est établi que les Italiens, les Français, les Allemands, les Anglais actuels ont tous des ancêtres communs, venus d'Asie, ce seraient tous les Européens qui seraient nos compatriotes ! et pas seulement les Européens, pourquoi pas tous les hommes, quelle que soit la couleur de leur peau, puisqu'ils appartiennent à la race humaine comme nous !

— La patrie c'est la terre où l'on parle notre langue !
— Il y a trente ans, la plupart des Alsaciens ne parlaient et ne comprenaient que l'allemand, il y avait plus d'un million de Bretons qui n'entendaient pas le français ; il y avait des milliers de paysans du nord qui ne savaient que le flamand et pourtant tous ces gens étaient Français, aimaient la France.
En Suisse, une partie de la population parle l'allemand, une autre l'italien, une autre le français ; et pourtant il y a une patrie suisse. En revanche, les Cubains qui parlent espagnol, viennent de chasser les Espagnols et ne veulent pas appartenir à la patrie Espagnole ; les Américains du nord parlent anglais et pourtant ils sont loin de considérer l'Angleterre comme leur patrie. Ce n'est donc pas la communauté de langue qui constitue essentiellement la patrie.

- La patrie c'est un sorte de communion d'idées, de sentiments, de goûts, de mœurs, d'intérêts qui fait qu'on veut vivre ensemble, à part des étrangers.
— Ah ! elle est touchante la communauté d'idées et de sentiments qui unit les Français cléricaux et anticléricaux, antisémites et libres-penseurs, nationalistes et dreyfusards, royalistes, bonapartistes, républicains et socialistes ? Et notez bien que ce touchant accord existe en Italie, en Espagne, en Angleterre. Tous les jours, il se traduit, là comme chez nous, par des polémiques ardentes, des injures, des échanges de gifles et de coups de poing, et de temps à autre par des coups de fusil.
Elle est belle, n'est-ce pas, la communion d'idées et de sentiments qui unit les patriotes d'un même pays ?
Si, dans un même pays, riches et pauvres veulent rester du même groupement, continuer à vivre ensemble, à l'écart des étrangers, et se méfient des autres peuples, c'est que dans toutes les patries les riches enseignent aux pauvres la haine des étrangers et des autres patries. Autrement, les ouvriers et paysans de France n'auraient pas plus de répugnance à vivre dans la même patrie que les paysans et les ouvriers d'Allemagne, que les Suisses français et allemands n'en ont à vivre dans une seule et même patrie.

— La patrie est une mère, notre mère commune ; c'est une grande famille dont tous les membres ont des intérêts communs.
— Ceci est un comble. On dirait que les gens qui écrivent ces choses cocasses ignorent la lutte acharnée qui existe entre tous les concurrents d'une même industrie, l'antagonisme d'intérêts qui sépare, dans un même pays, protectionnistes et libres-échangistes; après tout, peut-être qu'ils considèrent que les grèves, même quand elles s'accompagnent de sacs d'usines et de fusillades de grévistes, manifestent, à un haut degré l'harmonie et l'entente qui règnent entre le patronat et les salariés ?
Dans ces singulières familles, que sont les patries, quelques uns des enfants sont assis autour d'une table bien garnie, ou rien ne manque, pas même ce que le vulgaire appelle l'assiette au beurre. Ils mangent, ils boivent, ils devisent joyeusement, ils s'amusent; jouissances intellectuelles et matérielles, rien ne leur manque. La vie est pour eux un long banquet.
Pendant ce temps, les autres membres de la famille travaillent comme des bêtes de somme, ils battent le beurre pour qu'on n'en manque pas à la table de leurs frères les privilégiés.
La patrie est une mère !
Qu'est-ce qu'une mère ?
C'est une femme bonne, aimante, qui, à la table de famille, partage ce qu'elle a entre tous ses enfants, qu'ils soient beaux ou laids, solides ou malingres, gâtant même de préférence les malades.
Mais ce n'est pas une mère que la femme qui, à la table de famille, gorge quelques-uns de ses enfants, et laisse les autres, souvent ses plus méritants, manquer du nécessaire ; ce n'est pas une mère, c'est une marâtre.
Les patries, des mères ! Allons donc, des marâtres cruelles que tous leurs fils déshérités ont le droit et le devoir d’exécrer.

1 commentaire:

BS a dit…

Voir aussi un article d'Yves Coleman: "Identité nationale: un mythe dangereux" : http://bataillesocialiste.files.wordpress.com/2007/04/article-identite-nationale.pdf