lundi 19 avril 2010

Le « tiers-monde »

Le point de départ de toute analyse sérieuse du soi-disant « tiers-monde » doit être la constatation qu’il n’existe au monde aujourd'hui qu'un seul système social : l’économie-monde capitaliste. Ce système est né en Europe au XVIe siècle mais ce n'était que vers la fin du XIXe siècle qu'il a couvert la totalité du globe.

Dire que le capitalisme couvre le globe ne veut pas dire que tous les habitants du globe sont soit des capitalistes soit des travailleurs salariés, mais simplement que la vie de chaque homme sur la terre est dominée par le fonctionnement de l'économie-monde capitaliste (même s'il peut exister quelques tribus oubliées dans la jungle de la Nouvelle-Guinée ou ailleurs). Par exemple, la plupart des paysans du tiers-monde produisent des « cash-crops » à vendre sur le marché mondial.

La mondialisation du capitalisme signifie qu'il n'y a aucune solution « nationale » aux problèmes sociaux. La solution se situe également à l'échelle mondiale : une révolution sociale mondiale qui remplacera l’économie-monde capitaliste par le socialisme mondial.

En d'autres termes, ce ne sont pas seulement des mouvements sociaux dans le tiers-monde qui ne peuvent pas isolément poser le problème de la révolution socialiste. Ceci est vrai également pour des mouvements sociaux dans un pays du monde « avancé ». La révolution socialiste sera mondiale ou ne sera pas.

En plus, puisque le capitalisme a (depuis la fin du XIXe siècle) posé les bases matérielles pour une société mondiale d'abondance, tout le globe, y compris les parties non-industrialisées, peut passer directement et ensemble à la société socialiste. Le socialisme mondial est donc non seulement dans l'intérêt des travailleurs salariés des aires industrialisées du globe mais également dans celui des paysans et ex-paysans du tiers-monde. Comme on disait, « l’émancipation de la classe ouvrière impliquera l'émancipation de l’'humanité entière sans distinction de race ni de sexe ».

II reste vrai cependant, que l'épicentre de la révolution socialiste ne peut qu'être les aires industrialisées du monde parce que c'est ici que se trouvent et les industries capables de fournir l'abondance pour tous et les gens formés et qualifiés pour les faire fonctionner dans l'intérêt de tous. Si la révolution y commençait, le tiers-monde n'aurait qu'à suivre (ce qu'il fera sans doute bien volontiers et sans hésitation) tandis que dans le cas inverse (qui n'est pas à exclure a priori, d’accord) il y aurait de graves problèmes, difficiles sinon impossibles à surmonter.

Puisque la production est déjà aujourd’hui collective et mondiale (tous les salariés et autres producteurs du monde ne forment qu'un seul « travailleur collectif ») on ne peut attribuer la production d'une partie de la plus-value à une seule région du monde, pas plus qu'à un seul pays, une seule usine ou un seul individu. Toute la plus-value du monde est produite collectivement par les travailleurs du monde entier. Sa répartition parmi les capitalistes du monde est autre chose et il se peut que les capitalistes « indigènes » du tiers-monde (« bourgeoisie nationale » si on veut) n'aient pas assez de force, c'est-à-dire, n'aient pas des États assez puissants, pour s'accaparer leur « juste » part de ce butin, mais en quoi cela concerne-t-il les producteurs du monde? C'est une simple querelle entre brigands !

S'il est vrai que, en règle générale, les salariés en Occident reçoivent des salaires plus élevés que les salariés du tiers monde, c'est que ceux-là sont plus formés et plus qualifiés et vendent donc une force de travail d'une qualité supérieure pour laquelle les employeurs doivent, selon les lois du marché, payer plus. Ceci n'a rien à voir avec une prétendue participation à une exploitation du tiers-monde.

lundi 12 avril 2010

Un peu d'histoire: Le SPD d’avant 1914

Dans la polémique de 1910-1912 concernant « la grève de masse » entre, d'un côté, Luxemburg et Pannekoek, et de l'autre, Kautsky, les deux côtés ont partagé la même supposition : que dans l'Allemagne de l'époque il existait réellement un mouvement socialiste de masse embrassant un tiers de la classe travailleuse, avec bon nombre de membres du Reichstag, une presse quotidienne et hebdomadaire, de nombreux employés salariés (y compris tous les trois polémistes). Dans ces conditions le débat portait sur quelle devrait être la tactique d'un mouvement socialiste de cette dimension - et, donc, pas comme nous aujourd'hui, capable d'influer sur le cours des événements - en vue d'augmenter sa force. Kautsky, tout en n'étant pas opposé à des grèves politiques dans certaines circonstances, plaidait pour donner la priorité à l'augmentation du nombre de membres du SPD au Reichstag. Luxemburg et Pannekoek disaient que l'action parlementaire devrait être accompagnée par des actions extra-parlementaires, comme moyen, en particulier, de démocratiser le système électoral en Prusse, c'est-à-dire pour une reforme démocratique.

La question que l’on peut poser est celle-ci : si un mouvement socialiste révolutionnaire embrassant un tiers de la classe travailleuse existait réellement, quelles devraient être ses tactiques ? Est-ce qu'on peut supposer qu'il s'abstiendrait de participer à des élections (quand des sièges seraient là à prendre) ? Ou qu'il s'opposerait à ce que les travailleurs s'organisent dans des organisations permanentes en vue de négocier le prix de leur force de travail avec les employeurs ?

Bien entendu, c'était une grande illusion. Le SPD n'était pas un parti socialiste révolutionnaire ; son soutien parmi les travailleurs n'avait pas été construit sur la base du programme socialiste. Il était effectivement ce que Bernstein voulait qu'il admette d'être : un parti de réforme démocratique et sociale au sein de la société capitaliste.

Ceci devient évident en 1914 lorsque les membres SPD du Reichstag votent pour la guerre. Et c'était cet événement, plutôt qu'un facteur économique tel que la saturation des marchés ou une chute permanente du taux de profit (ou une transition mystérieuse de la domination formelle a la domination réelle du capital), qui a provoqué un ré-appréciation des tactiques d'avant la guerre, y compris celles prônées par Luxemburg et Pannekoek (qui comprenaient l'action électorale et syndicale).

Nous ne savons pas si, oui ou non, Luxemburg aurait abandonné complètement ces tactiques puisqu'on ne lui a pas permis de vivre assez longtemps (mais probablement pas, étant donné que dans son discours lors du congrès qui a établi le Parti communiste d'Allemagne, elle a parlé en faveur de participation aux élections à l'assemblée constituante allemande). Mais Pannekoek l'a fait, tout comme Otto Rühle (qui avait été élu SPD au Reichstag). Eux, ils ont tiré la conclusion que les nouvelles tactiques devraient comprendre une position abstentionniste et antiparlementaire (position qui était regardée auparavant comme exclusivement anarchiste, voire comme une des caractéristiques définissant l'anarchisme). Toutefois, ni l'un ni l'autre ne s’est opposé à la formation d'organisations permanentes ouvrières sur le terrain économique (cette position absurde semble être l'invention des intellectuels français des années 70), mais seulement aux syndicats existants.
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mercredi 7 avril 2010

Pas une économie

A proprement parler, le socialisme n’est pas un nouveau type d’organisation économique ni une nouvelle forme de répartition de la propriété. En effet, la communauté socialiste n’instaurera pas une « propriété » commune puisque l’idée même de la propriété signifie l’accaparement par certains, la possession de certains au dépens des autres. Dans le socialisme, la circulation des biens ne peut s’effectuer selon les modalités que nous avons connues dans le monde où nous vivons (la modalité de l’échange, l’échange de tels biens contre tels autres).

Dans une société dont personne n’est exclu, il ne peut exister d’échange, il ne peut exister d’achat et de vente, donc il ne peut exister d’argent. Il ne peut y avoir qu’une utilisation collective ou personnelle de ce que produit la communauté. Donc un remplacement de ce que nous avons connu, c’est-à-dire la logique de l’échange, par une nouvelle logique qui est la logique du partage en liaison avec la logique du don.

Dans une société socialiste, les hommes s’associeraient pour accomplir telle ou telle action, pour partager les plaisirs ou les émotions et répondre aux besoins généraux de la communauté, sans que le regroupement qu’ils formeraient ainsi prenne la forme d’un État, donc de la domination de certains hommes sur d’autres, ou prenne la forme d’une entreprise qui embauche des salariés et qui monnaie la production. Par conséquent, on ne peut parler, pour une telle société, de lois économiques. Ces lois, étant l’expression des relations humains reposant sur l’inégalité et la domination de certains ; inégalité, domination qui justifient elles-mêmes ces lois en les présentant comme des réalités inévitables ou ayant existé de toute éternité. Au contraire, dans la société socialiste, il existerait un contrôle conscient des êtres humains sur leur propre activité au travers tant des relations existant entre eux que, plus généralement, des relations existant entre eux et le reste de la nature.

dimanche 28 mars 2010

Les lois objectives du capitalisme

On dit que le marxisme « objectiviste » — celui de la deuxième internationale, hérité parmi d'autres par les « communistes de gauche » — se trompe en liant l'avènement du socialisme à l'inévitable effondrement économique du capitalisme. Selon les critiques, le capitalisme ne s'effondrera jamais de lui-même. Nous pouvons accepter cette conclusion, mais qu'est ce qu'elle implique ?

La réaction classique des révolutionnaires a été de dire qu'accepter que le moment « de l'épuisement de la capacité du mode de production capitaliste à développer les forces de production (...) n'arrivera jamais », c'est ouvrir la porte au réformisme : si le capitalisme ne va jamais s'effondrer et peut toujours développer les forces de production, autant accepter de vivre avec en essayant d'en arrondir les angles.

Toutefois même s'il n'y avait aucune raison « objective » pour que le capitalisme s'effondre économiquement, il ne s'ensuit pas que le fonctionnement du capitalisme en tant que système économique n'est pas réglé par des lois « objectives ». Basé sur l'exploitation du travail salarié et orienté vers l'accumulation du capital de la plus-value extraite du travail des salariés, il ne peut jamais fonctionner comme système produisant pour satisfaire les besoins des gens, mais seulement comme système où la priorité doit toujours être donnée à la recherche des profits. Les réformistes se trompent en croyant pouvoir le faire fonctionner pour le bien de tous.

Rejeter toute « objectivité » dans le fonctionnement du capitalisme, comme semblent faire certains « marxistes autonomes », mène effectivement au réformisme puisque c'est suggérer que tout (enfin, beaucoup) est possible si seulement la classe salariée lutte assez résolument. Ils disent que « tout est lutte de classe » en imaginant que les salariés peuvent par leur lutte « suspendre la loi de la valeur ». Toni Negri parle de « l'autovalorisation ouvrière » (la fixation de leurs salaires par les salariés eux-mêmes en fonction de leur combativité). Mais ce n'est pas vrai. Les salariés peuvent bien entendu influer sur le prix de leur force de travail (il n'y a pas quand même « une loi d'airain de salaires ») mais leur marge de manœuvre est assez étroite. Sinon, les réformistes et les « possibilistes » auraient raison. C'est en ce sens que les « marxistes anti-objectivistes » ouvrent la porte au réformisme.

Ainsi Negri lui-même a fini par proposer un revenu garanti versé inconditionnellement à tous (le « revenu de citoyenneté » d'André Gorz et des Verts) comme quelque chose de réalisable dans le cadre du capitalisme. Bien entendu, ça ne l'est pas. Précisément parce que ça va à l'encontre des lois « objectives » du fonctionnement économique du capitalisme (ça coûterait trop cher aux capitalistes en termes d'impôts, et quelle serait la motivation d'aller travailler pour eux si l'État vous versait un revenu de droit ?). Il faut accepter, donc, que même s'il n'y a aucune loi économique « objective » de l'effondrement inévitable du capitalisme, il existe quand même des lois « objectives » réglant son fonctionnement en tant que système économique. Ni l'action gouvernementale, ni les manifestations de masse, ni la lutte ouvrière (même la plus résolue), ne peuvent changer le fait que le capitalisme ne peut fonctionner dans l'intérêt de tous. Ça, c'est un fait « objectif » et incontournable.

vendredi 19 mars 2010

Un monde sans armes ?

On a publié ici un article sur ce sujet paru il y a presque trente ans dans Socialisme Mondial mais toujours d'actualité.

lundi 15 mars 2010

La voie au socialisme

Le socialisme est un système social dans lequel les peuples du monde entier posséderont en commun les moyens de production et de distribution et s'en serviront de manière démocratique.

C'est le système social qui existera le jour où la majorité des habitants de la terre décidera de s'organiser d'une manière qui est à son propre avantage, alors qu'aujourd'hui nous sommes organisés par une très petite minorité, au bénéfice de cette minorité, et nous sommes, quant à nous, lésés aussi bien matériellement que psychologiquement.

Imaginons maintenant, un instant, que la majorité socialiste existe. Le problème qui se pose alors est de trouver une méthode pour passer du capitalisme au socialisme, pour remplacer les gouvernements et les institutions capitalistes par l'administration démocratique qui sera celle du socialisme. Mais ce problème n'en est pas un pour la bonne raison que la solution existe déjà. En effet, dans tous les pays capitalistes avancés, la majorité de la population a la possibilité d'exprimer sa volonté grâce au suffrage universel.

II est vrai que jusqu'à présent, la manière de participer aux élections, c'est-à-dire l'électoralisme, a empêché le suffrage universel de remplir son véritable rôle et lui a fait perdre beaucoup de sa crédibilité, en particulier auprès de ceux qui désirent le socialisme. Mais cet électoralisme, espèce de version pacifique de l'avant-gardisme des léninistes, où il y a d'une part les meneurs qui sont censés tout savoir (les parlementaires, les leaders, les partis) et d'autre part les menés, les votants, n'est pas la seule façon d'utiliser les urnes. Une majorité socialiste s'organisera elle-même démocratiquement et ses candidats aux élections ne seront pas des dirigeants, mais des délégués strictement mandatés, et révocables s'ils ne respectent pas leur mandat. Si l’on pense que les travailleurs sont capables de s'organiser ainsi, par exemple sur leurs lieux de travail, pourquoi nier qu'ils puissent le faire sur le plan électoral ?

Non seulement c'est possible, mais c'est même inévitable dans les circonstances socio-politiques d'aujourd'hui, à une époque où tout mouvement politique s'exprime électoralement comme par exemple les Verts en Allemagne et les Républicains en Irlande du Nord. Il sera donc naturel que le mouvement pour le socialisme s'exprime lui aussi électoralement, sans qu'il courre le danger d'être dénaturé puisque le suffrage universel sera simplement l'instrument qui permettra à la conscience socialiste majoritaire de s'exprimer et d'atteindre son but. L'important n'est donc pas la technique (en l'occurrence le suffrage universel) qui permet à la majorité de s'exprimer, mais l'existence même de cette majorité. Et une fois que cette majorité existera, pourquoi aurait-elle recours à des méthodes plus ou moins violentes comme la grève générale ou l’'insurrection armée, alors qu'elle aura à sa disposition un moyen pacifique et spécialement conçu pour permettre aux majorités d'imposer leur volonté, à savoir le système électoral ?


dimanche 7 mars 2010

Les élections régionales en France

Le 14 et le 21 mars, dans tout le pays, vous serez appelé à élire de nouveaux conseils régionaux. En apparence vous aurez un vaste choix de candidats, mais en fait aucun des candidats se présentant à ces élections n'offre quoi que ce soit à ceux qui travaillent pour un salaire. Tous, même ceux qui se disent « socialistes » ou « communistes », soutiennent le maintien du présent système capitaliste sous une forme ou une autre.

Le capitalisme est basé sur le monopole de la possession des moyens de production par une classe minoritaire et l'utilisation de ces moyens pour produire des biens et des services à vendre avec en vue des profits. Le capitalisme est une société de classe dans laquelle les profits doivent passer avant les besoins humains. Cette loi économique du capitalisme ne peut être changée par une action gouvernementale, encore moins par l'action d'un conseil régional.

C'est pourquoi à ces élections les promesses des partis d'améliorer la qualité de votre vie dans des domaines tels que le logement et l'environnement ne peuvent pas être honorées. Peu importe le parti (ou les partis) qui gagnera, les problèmes resteront les mêmes. Ce n'est pas que les candidats qui font ces promesses sont nécessairement malhonnêtes, mais parce que, comme nous venons de le signaler, le capitalisme ne peut être réformé et planifié de manière à fonctionner dans l'intérêt de la classe majoritaire des travailleurs salariés. C'est un système générateur de profits qui ne peut fonctionner que dans l'intérêt d'une infime minorité — ceux qui vivent de ces profits.

C'est pourquoi nous, socialistes-mondialistes, disons que la seule manière de résoudre les problèmes auxquels fait face la classe majoritaire dans la société est d'abolir le capitalisme, et non pas de le réformer, et de le remplacer par une nouvelle société où la communauté tout entière possédera et administrera démocratiquement, dans son propre intérêt, les moyens de production.

Sur cette base, les biens et les services pourront être produits pour la seule satisfaction des besoins humains au lieu de l'être pour les profits. II n'y aurait donc aucune restriction monétaire ou financière en ce qui concerne les maisons, les écoles, les hôpitaux, les transports publics et les autres services requis pour satisfaire les besoins des gens. En fait, il n'y aura aucun besoin d'argent, de salaire, de profit, de banque, de tout le système d'achat et de vente. Le principe socialiste « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins » sera mis en pratique. Les gens travailleront, au mieux de leur connaissance et de leur habilité, à produire une abondance de biens et de services auxquels ils auront libre accès selon leurs besoins individuels. Voilà ce que signifiaient originellement les termes « socialisme » et « communisme » et ce qu'ils signifient toujours pour nous. Une telle société socialiste ne peut être établie que lorsqu'une majorité le désirera et le comprendra et utilisera l'action politique démocratique et révolutionnaire — c'est à dire avec pour but de changer la base de la société — pour ce faire.

Idéalement, puisque nous acceptons le scrutin comme une manière valable de changer de société, nous aurions aimé présenter des candidats à ces élections en opposition à tous les autres partis qui cherchent uniquement à réformer le capitalisme, mais malheureusement nos ressources ne sont pas encore suffisantes. Néanmoins, ceux qui sont en accord avec nous peuvent quand même indiquer leur désir du socialisme en mettant un bulletin de vote « SOCIALISME MONDIAL » dans l'urne.